Anthologie Cruelle, c'est un pléonasme. Toute anthologie est le résultat d'un choix. Tout choix est cruel ! Bla bla bla... Qu'est-ce qui justifie la présence d'une anthologie poétique sur un site comme Gayattitude ? Rien, sinon le caprice d'un internaute désireux de rappeler aux intervenants que la poésie est parole première. Que toute prise de parole, s'exprimât-elle par l'image ou le geste, le simple signe, se confronte à la poésie. Pour le reste, le choix que j'offre ici est fonction de mon humeur, de mon itinéraire, et de ce qui me touche encore. D'où les absences, les vides historiques. Cette anthologie ne prétends pas à l'exhaustivité. Je la veux ultra subjective et la diffuse comme telle. Je est une foultitude et tous ces poèmes sont moi ! Je m'engage bien entendu à retirer tous les textes soumis à droits qui me seraient signalés. ;o)

29/06/2008

29/06/08 - 20:37

Aujourd'hui : Jean Rousselot (1913/2004)



Avec Lecoin


Voilà que les poissons grimpent aux arbres, à présent ?

Voilà que les oiseaux se cachent sous la terre ?

Voilà que la tortue se goure et va crever loin de la mer ?

Dites, ça ne vous fait pas chier, ce monde-à-chien ?

Tout le monde fout le camp : Marilyn Monroe dans la mort, le puma dans les marais salants, le capitaine Nemo dans Vénus.

Nous, on reste. Avec Lecoin. Crosse en l'air. Comme les fougères.

Parce que ce monde-là, c'est le seul, et qu'on y tient.

Même si Marilyn pue de la bouche au réveil,

Même si l'on peut manger des cailles en gémissant sur un pigeon blessé,

Même s'il y a de la balle dum-dum dans le référendum.

Ce sale vieux con de monde bien aimé, on le sauvera malgré lui, vous verrez !

On remettra les poissons dans l'eau, les oiseaux dans les arbres, la tortue dans le bon sens...

Enfin, j'y crois.

1962

27/06/2008

27/06/08 - 18:14

Aujourd'hui : René-Guy Cadou (1920/1951)



Le chant de solitude


Laissez venir à moi tous les chevaux toutes les femmes et les bêtes bannies
Et que les graminées se poussent jusqu'à la margelle de mon établi
Je veux chanter la joie étonnamment lucide
D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre
Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel
Et que tous les paysans viennent voir ce miracle d'un homme qui grimpe après les voyelles
Étonnez-vous braves gens ! car celui qui compose ainsi avec la Fable
N'est pas loin de trouver place près du Divin dans une certaine Etable !
Et dites-vous le soir quand vous rentrez de la foire aux conscrits ou bien des noces
Que la lampe qui brûle à l'avant du pays très tard est comme la lanterne d'un carrosse
Ou d'un navire bohémien qui déambule
Tout seul dans les eaux profondes du crépuscule
Que mon Chant vous atteigne ou non ce n'est pas tant ce qui importe
Mais la grande ruée des terres qui sont vôtres entre le soleil et ma porte
Les fumures du Temps sur le ciel répandues
Et le dernier dahlia dans un jardin perdu !
Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied !
Peut-être qu'un cheval à l'humeur insolite
Un soir qu'il fera gris ou qu'il aura neigé
Posera son museau de soleil dans mes vitres.

23/06/2008

23/06/08 - 18:36

Aujourd'hui : Henri Deluy (1931)



Haddock


L'orthographe, longtemps variée, mouvante,
Haddock s'écrit aujourd'hui, le plus souvent,
Aux deux d, un h en ouverture, un k en final.
On trouve aussi Haddoc (pluriel Hados),
En ancien français – attesté en 1285 - ,
Et Adot, Hadou, Hadon...

*

L'origine, étymologiquement obscure,
Est clairement anglaise : Haddock,
Ici, églefin fumé – il peut aussi
Être un aiglefin, ou un aigrefin
(Dès 1398), en moyen-néerlandais
Schelvish, dit-on, et c'est possible.

*

Le Haddock est un apprêt de la chair
De ce poisson de mer (famille de la lotte,
Du colin, du merluche, du minuscule tacaud) ;
Il se déplace avec une petite barbe,
Mâchoire inférieure, trois nageoires
Dorsales, deux nageoires anales, tache
Noire sur les flancs.

*

Une sorte de morue, vidée, désarêtée,
Etêtée, fendue, ouverte à plat
Dans le sens de la longueur,
Légèrement saumurée, doucement fumée,
A basse température, à la sciure de hêtre.

*

Couleur : jaune orangé, clair.

*

Huysmans et Mallarmé aiment le Haddock,
Mais il apparaît tard sur les tables
Françaises, et dans les livres
De cuisine (français). Il n'est pas
Dans le Dumas, il n'est pas dans le
Reboul. A compter de 1945, il trouve
Sa place.

*

Poché, au court-bouillon, rôti au four,
A la Singapour, en pudding à l'américaine,
Aux choux nouveaux, cru en tartare,
Farci aux huîtres, à la pommade d'oursins,
A la charantaise, aux épinards, à la
Maître d'hôtel, à la béchamel,
A l'indienne, à la crème, à la sauce
Aux oeufs, à la vapeur, au beurre
Fondu, en pommade, (le beurre),
Grillé, au paprika, en gratin soufflé...

*

J'aime le Haddock poché, dans le lait
Entier, qui vient de bouillir, pas plus
De huit minutes, à frémissement, c.à.d.
Lorsque le lait, toujours sur le feu,
Est retombé, pour que la chair conserve
Son corps ; servir chaud, avec, en bordure,
Des pommes de terre calibre moyen,
(Des rattes fermes), et un accompagnement
De crème double montée au safran...

*

Le temps passe, en silence.

18/06/2008

18/06/08 - 19:08

Aujourd'hui : Léo Ferré (1916/1993)



Je te donne


Les fleurs à inventer les jouets d'une comète
Les raisons d'être fou la folie dans ta tête
Des avions en allés vers tes désirs perdus
Et moi comme un radar à leurs ailes pendu
Des embruns dans tes yeux et la mer dans ton ventre
Un orgue dans ta voix chaque fois que je rentre
Des chagrins en couleur riant à ton chevet
Les lampes de mes yeux pour mieux les éclairer

Les parfums de la nuit quand ils montent d'Espagne
Les accessoires du dimanche sous ton pagne
Les larmes de la joie quand elle est à genoux
Le rire du soleil quand le soleil s'en fout
Les souvenirs de ceux qui n'ont plus de mémoire
L'avenir en pilules toi et moi pour y croire
Des passeports pour t'en aller t'Einsteiniser
Vers cet univers glauque où meurent nos idées

Des automates te parlant de mes problèmes
Et cette clef à remonter qui dit " je t'aime "
Un jardin dans ton cœur avec un jardinier
Qui va chez mon fleuriste et t'invite à dîner
Des comptes indécis chez ton marchand de rêves
Un sablier à ton poignet des murs qui lèvent
Des chagrins brodés main pour t'enchaîner à moi
Des armes surréelles pour me tuer cent fois

Cette chose qu'on pense être du feu de Dieu
Cette mer qui remonte au pied de ton vacarme
Ces portes de l'enfer devant quoi tu désarmes
Ces serments de la nuit qui peuplent nos aveux
Et cette joie qui fout le camp de ton collant
Ces silences perdus au bout d'une parole
Et ces ailes cassées chaque fois qu'on s'envole
Ce temps qui ne tient plus qu'à trois... deux... un... zéro

JE TE DONNE TOUT ÇA, MARIE !

16/06/2008

16/06/08 - 19:22

Aujourd'hui : Blaise Cendrars (1887/1961)



Journal


Christ
Voici plus d'un an que je n'ai plus pensé à Vous
Depuis que j'ai écrit mon avant-dernier poème Pâques
Ma vie a bien changé depuis
Mais je suis toujours le même
J'ai même voulu devenir peintre
Voici les tableaux que j'ai faits et qui ce soir pendent aux murs
Ils m'ouvrent d'étranges vues sur moi-même qui me font penser à Vous.

Christ
La vie
Voilà ce que j'ai fouillé

Mes peintures me font mal
Je suis trop passionné
Tout est orangé.

J'ai passé une triste journée à penser à mes amis
Et à lire le journal
Christ

Vie crucifiée dans le journal grand ouvert que je tiens les bras tendus
Envergures
Fusées
Ébullition
Cris.
On dirait un aéroplane qui tombe.
C'est moi.

Fusion
Feu
Roman-feuilleton
Journal
On a beau ne pas vouloir parler de soi-même
Il faut parfois crier

Je suis l'autre
Trop sensible

Août 1913.

15/06/2008

15/06/08 - 21:59

Aujourd'hui : Claude Pélieu (1934/2002)



PETE THE COYOTE


PETE LE COYOTE
AVAIT LES YEUX LAVES PAR
L'ACIDE
BRANCHES SUR LES LIGNES BLEUES
DE L'AGE CYBERNETIQUE

« GOODBYE MISTER CHIPS »
« GOODBYE TO ALL THAT FUCK »
« THE GERMAN SPIDER MEETS
THE RED ANGEL »
SUR L'OREILLER SURREALISTE
ENTRE LES LEVRES CLOSES
DE LA FUMEE
LE BAFOUILLAGE FRANCAIS
SPEARMINT JOHNNY PISSOFF
les garçons sauvages se caressent sur les nuages
le silence nous laisse partir
le brouillard tremble à peine
les rires des enfants
entrent
en
trombe
dans le Tunnel d'Alice
où le vent se croyait
seul
alors
PETE LE COYOTE
etc
etc
etc
etc

11/06/2008

11/06/08 - 20:11

Aujourd'hui : Paul Verlaine (1844/1896)



Colloque sentimental


Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne ?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois tu mon âme en rêve ? - Non.

- Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

08/06/2008

08/06/08 - 18:33

Aujourd'hui : Léopold Sédar Senghor (1906/2001)



A New York

(Pour orchestre de jazz : solo de trompette)


I

New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d'or aux jambes longues.
Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre
Si timide. Et l'angoisse au fond des rues à gratte-ciel
Levant des yeux de chouette parmi l'éclipse du soleil.
Sulfureuse ta lumière et les fûts livides, dont les têtes foudroient le ciel
Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d'acier et leur peau patinée de pierres.
Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan
- C'est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar
Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l'air
Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses.
Pas un rire d'enfant en fleur, sa main dans ma main fraîche
Pas un sein maternel, les jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.
Pas un mot tendre en l'absence de lèvres, rien que des coeurs artificiels payés en monnaie forte
Et pas un livre où lire la sagesse. La palette du peintre fleurit des cristaux de corail.
Nuits d'insomnie ô nuits de Manhattan ! Si agitées de feux follets, tandis que les klaxons hurlent des heures vides
Et que les eaux obscures charrient des amours hygiéniques, tels des fleuves en crue des cadavres d'enfants.

II

Voici le temps des signes et des comptes
New York ! Or voici le temps de la manne et de l'hysope.
Il n'est que d'écouter les trombones de Dieu, ton coeur battre au rythme du sang ton sang.
J'ai vu dans Harlem bourdonnant de bruits de couleurs solennelles et d'odeurs flamboyantes
- C'est l'heure du thé chez le livreur-en-produits-pharmaceutiques
J'ai vu se préparer la fête de la Nuit à la fuite du jour. Je proclame la nuit plus véridique que le jour.
C'est l'heure pure où dans les rues? Dieu fait germer la vie d'avant mémoire
Tous les éléments amphibies rayonnants comme des soleils.
Harlem Harlem ! Voici ce que j'ai vu Harlem Harlem ! Une brise verte de blés sourdre des pavés labourés par les pieds nus des danseurs Dans
Croupes ondes de soie et seins de fers de lance, ballet de nénuphars et de masques fabuleux
Aux pieds des chevaux de police, les mangues de l'amour rouler des maisons basses.
Et j’ai vu le long des trottoirs des ruisseaux de rhum blanc des ruisseaux de lait noir dans le brouillard bleu des cigares.
J’ai vu le ciel neiger au soir des fleurs de coton et des ailes de séraphins et des panaches de sorciers.
Ecoute New York ! ô écoute ta voix mâle de cuivre ta voix vibrante de hautbois, l’angoisse bouchée de tes larmes tomber en gros caillots de sang
Ecoute au loin battre ton cœur nocturne, rythme et sang du tam-tam, tam-tam sang et tam-tam.

III

New York ! Je dis New York, laisse affluer le sang noir dans ton sang
Qu'il dérouille tes articulations d'acier, comme une huile de vie
Qu'il donne à tes ponts la courbe des croupes et la souplesse des lianes.
Voici revenir les temps très anciens, l'unité retrouvée la réconciliation du Lion du Taureau et de l'Arbre
L'idée liée à l'acte à l'oreille au coeur le signe au sens.
Voilà tes fleuves bruissants de caïmans musqués et de lamantins aux yeux de mirages. Et nul besoin d'inventer les Sirènes.
Mais il suffit d'ouvrir les yeux à l'arc-en-ciel d'avril
Et les oreilles, surtout les oreilles à Dieu qui d'un rire de saxophone créa le ciel et la terre en six jours.
Et le septième jour, il dormit du grand sommeil nègre.

01/06/2008

01/06/08 - 20:07

Aujourd'hui : Joë Bousquet (1897/1950)



Le déshérité


On voit à peine son visage
Les malheureux n'ont l'air de rien
Son père dit qu'il n'a plus d'âge
Sa mère dit je l'aimais bien

Des jours brisés qu'il se rappelle
Il n'est pas sûr qu'il ait souffert
Tant sa douleur est naturelle
Son sourire est mort l'autre hiver

Il pleut des jours le jour en pleure
L'avril périt de ses parfums
Et comme lui les regrets meurent
Sait-on d'un mort s'il fut quelqu'un

Ils iront le voir à l'asile
Il a des frères il a des soeurs
Jouer aux sous dans sa sébile
Nul ne peut rien à son malheur

S'il a vécu comme personne
Souvenez-vous par charité
Qu'un monstre attend qu'on lui pardonne
L'affreux bonheur d'avoir été