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Anthologie Cruelle, c'est un pléonasme. Toute anthologie est le résultat d'un choix. Tout choix est cruel ! Bla bla bla... Qu'est-ce qui justifie la présence d'une anthologie poétique sur un site comme Gayattitude ? Rien, sinon le caprice d'un internaute désireux de rappeler aux intervenants que la poésie est parole première. Que toute prise de parole, s'exprimât-elle par l'image ou le geste, le simple signe, se confronte à la poésie. Pour le reste, le choix que j'offre ici est fonction de mon humeur, de mon itinéraire, et de ce qui me touche encore. D'où les absences, les vides historiques. Cette anthologie ne prétends pas à l'exhaustivité. Je la veux ultra subjective et la diffuse comme telle. Je est une foultitude et tous ces poèmes sont moi ! Je m'engage bien entendu à retirer tous les textes soumis à droits qui me seraient signalés. ;o)

27/04/2008

27/04/08 - 19:37

Aujourd'hui : André Breton (1896/1966)/Philippe Soupault (1897/1990)



La Glace sans tain


(Extrait)

Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. A quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n'y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombés nos ombres mortes de la veille.
Quelquefois, le vent nous entoure de ses grandes mains froides et nous attaches aux arbres découpés par le soleil. Tous, nous rions, nous chantons, mais personne ne sent plus sont coeur battre. La fièvre nous abandonne.
Les gares merveilleuses ne nous abritent plus jamais : les longs couloirs nous effraient. Il faut donc étouffer encore pour vivre ces minutes plates, ces siècles en lambeaux. Nous aimions autrefois les soleils de fin d'année, les plaines étroites où nos regards coulaient comme ces fleuves impétueux de notre enfance. Il n'y a plus que des reflets dans ces bois repeuplés d'animaux absurdes, de plantes connues.
Les villes que nous ne voulons plus aimer sont mortes. Regardez autour de vous : il n'y a plus que le ciel et ces grands terrains vagues que nous finirons bien par détester. Nous touchons du doigt ces étoiles tendres qui peuplaient nos rêves. Là-bas, on nous dit qu'il y a des vallées prodigieuses : chevauchées perdues pour toujours dans ce Far-West aussi ennuyeux qu'un musée.
Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au dessus des lacs, des marais fertiles ; leurs ailes écartent les nuages trop langoureux. Il ne nous est même plus permis de nous asseoir : immédiatement, des rires s'élèvent et il nous faut crier bien haut tous nos péchés.
Un jour dont on ne sait plus la couleur, nous avons découvert des murs tranquilles et plus forts que les monuments. Nous étions là et nos yeux agrandis laissaient échapper des larmes joyeuses. Nous disions : « Les planètes et les étoiles de première grandeur ne nous sont pas comparables. Quelle est donc cette puissance plus terrible que l'air ? Belles nuits d'août, adorables crépuscules marins, nous nous moquons de vous. L'eau de Javel et les lignes de nos mains dirigeront le monde. Chimie mentale de nos projets, vous êtes plus forte que ces cris d'agonie et que les voix enrouées des usines ! » Oui, ce soir-là plus beau que tous les autres, nous pûmes pleurer. Des femmes passaient et nous tendaient la main,nous offrant leur sourire comme un bouquet. La lâcheté des jours précédents nous serra le coeur, et nous détournâmes la tête pour ne plus voir les jets d'eau qui rejoignaient les autres nuits.
Il n'y avait plus que la mort ingrate qui nous respectait.
(...)


22/04/2008

22/04/08 - 20:46

Aujourd'hui : Valery Larbaud (1881/1957)



L' innommable


Quand je serai mort, quand je serai de nos chers morts
(Au moins, me donnerez-vous votre souvenir, passants
Qui m'avez coudoyé si souvent dans vos rues ?)
Restera-t-il dans ces poèmes quelques images
De tant de pays, de tant de regards, et de tous ces visages
Entrevus brusquement dans la foule mouvante ?
J'ai marché parmi vous, me garant des voitures
Comme vous, et m'arrêtant comme vous aux devantures.
J'ai fait avec mes yeux des compliments aux Dames ;
J'ai marché, joyeux vers les plaisirs et vers la gloire,
Croyant dans mon cher coeur que c'était arrivé ;
J'ai marché dans le troupeau avec délices,
Car nous sommes du troupeau moi et mes aspirations.
Et si je suis un peu différent, hélas, de vous tous,
C'est parce que je vois,
Ici, au milieu de vous, comme une apparition divine,
Au-devant de laquelle je m'élance pour en être frôlé,
Honnie, méconnue, criée,
Dix fois mystérieuse,
La Beauté invisible.


21/04/2008

21/04/08 - 20:26

Aujourd'hui : Valery Larbaud (1881/1957)



Alma Perdida


À vous, aspirations vagues ; enthousiasmes ;
Pensers d’après déjeuner ; élans du cœur ;
Attendrissement qui suit la satisfaction
Des besoins naturels ; éclairs du génie ; agitation
De la digestion qui se fait ; apaisement
De la digestion bien faite ; joies sans causes ;
Troubles de la circulation du sang ; souvenirs d’amour ;
Parfum de benjoin du tub matinal ; rêves d’amour ;
Mon énorme plaisanterie castillane, mon immense
Tristesse puritaine, mes goûts spéciaux :
Chocolat, bonbons sucrés jusqu’à brûler, boissons glacées ;
Cigares engourdisseurs ; vous, endormeuses cigarettes ;
Joies de la vitesse ; douceur d’être assis ; bonté
Du sommeil dans l’obscurité complète ;
Grande poésie des choses banales : faits divers ; voyages ;
Tziganes ; promenades en traîneau ; pluie sur la mer ;
Folie de la nuit fiévreuse, seul avec quelques livres ;
Hauts et bas du temps et du tempérament ;
Instants reparus d’une autre vie ; souvenirs, prophéties ;
Ô splendeur de la vie commune et du train-train ordinaire,
À vous cette âme perdue.


20/04/2008

20/04/08 - 20:57

Aujourd'hui : Léon-Paul Fargue (1876/1947)



Chanson du chat


Il est une bebête
Ti Li petit nenfant
Tirelan
C'est une byronette
La beste à sa moman
Tirelan
Le peu Tinan faon
C'est un ti blanc-blanc
Un petit potasson ?
C'est mon goret
C'est mon pourçon
Mon petit potasson.

Il saut' sur la fenêtre
Et groume du museau
Pasqu'il voit sur la crête
S'découper les oiseaux
Tirelo
Le petit n'en faut
C'est un ti bloblo
Un petit potaçao
C'est mon pourceau
Mon petit potasseau.

Il va mord' le papère
Pour être un peu fessé,
Il a plein le darrière
De grains d'café cassés
Tirelé
Le petit n'enflé
C'est un ti bléblé
Un petit potacé ?
C'est mon goret
C'est mon pourcé
Mon petit Pot-à-C.

J'te s'couerai les oreilles
J'te r'tourn'rai l'trou du cu.
L'Arsace et la Loreille
N'sont qu'un pays d'cocus,
Tirelu
Le petit n'en fu
C'est un ti blublu
Un petit Pot-à-Süe
C'est mon goret
C'est mon pour sûr
Mon petit Pot-à-Sûr.

Morale.

Il a reçu de l'iau de l'iau
De l'iau mon coco
Sur – sa têtête,
Il a r'çu de l'iau de l'iau de l'iau
De l'iau mon coco
Sur
Son tasseau!

17/04/2008

17/04/08 - 20:17

Aujourd'hui : Aimé Césaire (1913/2008)



Cahier d'un retour au pays natal


(Extrait)


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ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d'autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.

Eia pour le Kaïlcédrat royal !
Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé
pour ceux qui n'ont jamais rien exploré
pour ceux qui n'ont jamais rien dompté

mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !
Tiède petit matin de vertus ancestrales
Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil
ceux qui savent la féminité de la lune au corps d'huile
l'exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile
ceux dont la survie chemine en la germination de l'herbe !
Eia parfait cercle du monde et close concordance !

Écoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !

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http://www.republique-des-lettres.fr/10378-aime-cesaire.php

15/04/2008

15/04/08 - 20:22

Aujourd'hui : Arthur Rimbaud (1854/1891)



Le forgeron


Palais des Tuileries, vers le 10 août 92.


Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle
Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
Que cela l'empoignait au front, comme cela !

"Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres :
Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache
Nous fouaillaient. - Hébétés comme des yeux de vache,
Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
Un peu de notre chair... nous avions un pourboire
On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit
Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit

..."Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.
Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
Dans les granges entrer des voitures de foin
Énormes ? De sentir l'odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse ?
De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
De penser que cela prépare bien du pain ?...
Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s'allume,
Chanter joyeusement en martelant l'enclume,
Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,
Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !
- Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire !

"Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,
Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,
Qu'un homme vienne là, dague sur le manteau,
Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;
Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
- Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
Tu me dirais : Je veux !... - Tu vois bien, c'est stupide.
Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
Et nous dirons : C'est bien : les pauvres à genoux !
Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !
Et tu te soûleras, tu feras belle fête.
- Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !

"Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
Oh ! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière
Cette bête suait du sang à chaque pierre
Et c'était dégoûtant, la Bastille debout
Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
- Citoyen ! citoyen ! c'était le passé sombre
Qui croulait, qui râlait, quand nous primes la tour !
Nous avions quelque chose au coeur comme l'amour.
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là...
Nous marchions au soleil, front haut, - comme cela -,
Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
Les piques à la main ; nous n'eûmes pas de haine,
- Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !

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"Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !
Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue
De sombres revenants, aux portes des richards.
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
- Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais
Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
Et, tout bas, les malins ! se disent "Qu'ils sont sots !"
Pour mitonner des lois, coller de petits pots
Pleins de jolis décrets roses et de droguailles
S'amuser à couper proprement quelques tailles,
Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux,
- Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! -
Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...,
C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes!
Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous somme féroces,
Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !..."

...................................................................

Il le prend par le bras, arrache le velours
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges :
L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
Malade à regarder cela ! "C'est la Crapule,
Sire. Ca bave aux murs, ça monte, ça pullule :
- Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !
- On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
J'ai trois petits. Je suis crapule. - Je connais
Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets
Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille :
C'est la crapule. - Un homme était à la Bastille,
Un autre était forçat : et tous deux, citoyens
Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
Qui leur fait mal, allez ! C'est terrible, et c'est cause
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !
Crapule. - Là-dedans sont des filles, infâmes
Parce que, - vous saviez que c'est faible, les femmes, -
Messeigneurs de la cour, - que ça veut toujours bien, -
Vous leur avez craché sur l'âme, comme rien !
Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.

...................................................................

"Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
Qui dans ce travail-là sentent crever leur front
Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,
Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,
Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes,
Où, lentement vainqueur, il domptera les choses
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal,
Plus ! - Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible.
Nous saurons ! - Nos marteaux en main, passons au crible
Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire
D'une femme qu'on aime avec un noble amour :
Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,
Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
Et l'on se sentirait très heureux : et personne
Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !
On aurait un fusil au-dessus du foyer....

...................................................................

"Oh ! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
Il reste des mouchards et des accapareurs.
Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l'heure
Je parlais de devoir calme, d'une demeure....
Regarde donc le ciel ! - C'est trop petit pour nous,
Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
Regarde donc le ciel ! - Je rentre dans la foule.
Dans la grande canaille effroyable, qui roule,
Sire, tes vieux canons sur les sales pavés :
- Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés
- Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
Poussent leurs régiments en habits de gala
Eh bien, n'est-ce pas, Vous tous ? Merde à ces chiens-là !"

...................................................................

- Il reprit son marteau sur l'épaule. La foule
Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle,
Et, dans la grande cour, dans les appartements,
Où Paris haletait avec des hurlements,
Un frisson secoua l'immense populace
Alors, de sa main large et superbe de crasse
Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !

14/04/2008

14/04/08 - 20:42

Anjourd'hui : François Villon (1431?/1463?)




Ballade pour prier Notre-Dame



Dame du ciel, régente terrienne,
Emperière des infernaux palus,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise sois entre vos élus,
Ce nonobstant qu’oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse,
Sont trop plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut mérir
N’avoir les cieux. Je n’en suis jangleresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.

À votre fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés absolus ;
Pardonne-moi comme à l’Égyptienne,
Ou comme il fit au clerc Théophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu’il eût au diable fait promesse.
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu’on célèbre à la messe :
En cette foi je veux vivre et mourir.

Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais ; oncque lettre ne lus.
Au moutier vois dont suis paroissienne
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus
L’un me fait peur, l’autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
À qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ni paresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.

Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Jésus régnant qui n’a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veux vivre et mourir.


11/04/2008

11/04/08 - 18:21

Aujourd'hui : Henri Michaux (1899/1984)



La lac de San Pablo


4 heures de l'après-midi.

Légères pourtant doivent être tes eaux.
Mais comme tu es sombre.
Les lacs, d'ordinaire, pourtant sont joie,
Portent barques et rires, s'entourent de maisonnettes.
Mais, toi, comme tu es sombre ;
A une hauteur de mille deux cents mètres,
Là où si roses on s'imagine que devraient être les lacs qui réussissent.
Mais, tu es sombre, et même tu es bas.
Il t'écrase, l'Imbabura.
Il te domine, il t'humilie.
Part immédiatement de ton bord, pour le haut, pour le tellement plus haut.
Parce qu'il est une grande montagne,
(Sans compter qu'il est un grand volcan).
Il te dit : « Puits ! », il te dit : « Orteil ! »
Il se colore au sommet, lui,
Ne te laisse que la mesure de son ombre.
Oh triste, oh, sombre !
Oh ! Lac couleur d'anguille !

10/04/2008

10/04/08 - 20:56

Aujourd'hui : Rrose Sélavy (1920/1939)



Poils et coups de pieds en tous genres


(Extraits)



Rrose Sélavy trouve qu'un incesticide doit coucher avec sa mère avant de la tuer ; les punaises sont de rigueur.

*

Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des esquimaux aux mots exquis.

*

Parmi nos articles de quincaillerie paresseuse, nous recommandons le robinet qui s'arrête de couler quand on ne l'écoute pas.

*

La différence entre un bébé qui tète et un premier prix d'horticulture potagère est que le premier est un souffleur de chair chaude et le second un chou-fleur de serre chaude.

*

Nous livrons à domicile :
Moustiques domestiques (demi-stock).

*

Des bas en soie... la chose aussi.

*

Litanie des saints:
Je crois qu'elle sent du bout des seins.
Tais-toi, tu sens du bout des seins.
Pourquoi sens-tu du bout des seins?
Je veux sentir du bout des seins.

*

Opalin ; O ma laine.
Avoir de l'haleine en dessous.

*

Un mot de reine ; des maux de reins.

05/04/2008

05/04/08 - 15:56

Aujourd'hui : Michel Bulteau (1949)



Ether-Mouth

(roman)


(Extrait)


L'éternité a la forme d'une gorge bon marché.
Bouche blanche des gestes,
viande de sable,
coups de cerveau des spasmes-nombril.
Réveil détergent aux feuilles.revenu (lessive
d'abord traqué).
Fossile à l'intérieur facile de tweed.
Déplier une explosion même,
l'écriture dans la veine non alimentée up...
Alphabet dans les artérioles,
que la terre sans ceinture de vermine froide,
vaste issue rugueuse de fourrure,
profondément contournée au contact solitaire,
toutes gelées,
le feu révéla le regard des grottes,
abattre une pâleur piégée,
philtres scintillants.
Périscope de canine.
Hirondelles de vitamines,
locution de fenêtres.
Les faucons à l'autre main en sourdine.
Ventre translucide au-delà les abeilles solitaires,
Dr Rêve, de sang avant les murs penchés,
ambulance de braises,
les brèches allumées de lobotomie.

03/04/2008

03/04/08 - 22:49

Patrick Geoffrois (1950/1994)



Incantations d'un guerrier magique


(Extrait)


La respiration d’automne caresse
le visage de ma perception

Les rayons de ton visage percent
les feuillages roux de la
forêt des vertiges

Je t’apporte le secret
des transformations

Je suis le chevalier de l’instant
à qui tu dois donner l’épée invisible
qui tranche le lien musical
des ondes de la mort de cire

Le ballet des célébrations
estompe les bavardages de périphérie