Aujourd'hui : Louis Aragon (1897/1982)
L'affreux
Vous demandez quelle est ma faute camarades
Si j'ai tué si j'ai trahi mon camp
Ce que je fais au fond des cachots de Grenade
Suspect de ne porter ni chaîne ni carcan
Et depuis quand ici je suis là jusqu'à quand
Avez-vous jamais lu la douzième Sourate
Quand Joseph apparut femmes comme aussitôt
Avant qu'il n'eût parlé déjà vous l'adorâtes
Et l'orange à vos pieds roulant de vos manteaux
Vos mains sans en souffrir saignaient sous le couteau
On peut se raconter sans fin pareille histoire
Tout est là dans la pièce et l'Égypte et le sang
Les parures les bras les seins ostentatoires
Les fards profonds et lourds et les parfums puissants
Le port harmonieux de ce Juif innocent
J'aurai vécu sans que jamais les créatures
Tournent comme au soleil un arbre merveilleux
Leur buste lent vers moi par effet de nature
Qui leur fait un moment l'homme pareil à Dieu
Dans cet égarement splendide de leurs yeux
Que ne puis-je arracher cette chair de moi-même
Ce poil et cette odeur et ces gestes connus
Être ainsi de ceux-là tout de suite qu'on aime
Lorsque la porte s'ouvre où les voilà venus
Et dont nul ne s'étonne un instant qu'ils soient nus
Je ne connais que trop mon vertige et mon gouffre
Ah si j'étais un monstre au moins quand seulement
Je suis laid je le sais je le sens et j'en souffre
Comme d'autres sont beaux stupides et charmants
Laid de cette laideur laide laid laidement
J'ai souvent désiré détruire ce bonhomme
Dont l'ombre obstinément à mes pieds me poursuit
Et cette épaule faible et cette bouche comme
Une trace ennuyée aux vitres de la nuit
Je supporte si mal d'être ce que je suis
Rien d'autre que cela dont je sais la limite
Ce long écoeurement toujours recommencé
Comme un soir au matin qui ressemble et l'imite
Un caravansérail ou s'assied le passé
Les pieds encore las de ses pas effacés
Cette honte de moi tout au long de mon âge
Chaque fois de me voir un peu plus a grandi
Qui me peut enlever de l'âme ce visage
Entre le monde et moi mis comme un loup maudit
Cette caricature à tout ce que je dis
Tout me rappelle enfin la vulgarité d'être
Ce souffle qui ternit la sueur sur la peau
Je suis laid comme une lessive à la fenêtre
Comme un piétinement sur place du troupeau
Et comme la panique oblique du crapaud
Mon crime est d'être laid mon crime est ma semblance
Coupable devant moi de ce corps sans beauté
Chassé par les miroirs et craignant leur offense
Et du regard d'autrui parfois épouvanté
Je vis depuis toujours comme un objet jeté
Mon crime est d'être laid vivre est ma pénitence
L'échafaud c'eût encore été me pardonner
Quel peut m'être le sort pire que l'existence
Pire que l'au-delà dans le feu des damnés
Quel supplice convient au meurtre d'être né
Ils n'ont pas cru ce que j'ai dit J'ai eu beau faire
Tirer mon âme noire au jour comme un hibou
Les promener de cercle en cercle dans l'enfer
Montrer mon pied fourchu mes oreilles de loup
Et mes mains d'étrangleur ouvertes qu'on les cloue
L'horreur que j'ai de moi comme une dent me mord
Au fond de la prison j'écoute avec envie
Le bruit des fers aux pieds des condamnés à mort
Hé quoi tous mes aveux n'auront à rien servi
O juges sans pitié qui me laissez la vie