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Anthologie Cruelle, c'est un pléonasme. Toute anthologie est le résultat d'un choix. Tout choix est cruel ! Bla bla bla... Qu'est-ce qui justifie la présence d'une anthologie poétique sur un site comme Gayattitude ? Rien, sinon le caprice d'un internaute désireux de rappeler aux intervenants que la poésie est parole première. Que toute prise de parole, s'exprimât-elle par l'image ou le geste, le simple signe, se confronte à la poésie. Pour le reste, le choix que j'offre ici est fonction de mon humeur, de mon itinéraire, et de ce qui me touche encore. D'où les absences, les vides historiques. Cette anthologie ne prétends pas à l'exhaustivité. Je la veux ultra subjective et la diffuse comme telle. Je est une foultitude et tous ces poèmes sont moi ! Je m'engage bien entendu à retirer tous les textes soumis à droits qui me seraient signalés. ;o)

30/03/2008

30/03/08 - 20:14

Aujourd'hui : Raymond Queneau (1903/1976)



Ce soir,
si j'écrivais un poème
pour la postérité?
fichtre
la belle idée

je me sens sûr de moi
j'y vas
et à la postérité
j'y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendait son poème

ah mais

18/03/2008

18/03/08 - 13:39

Aujourd'hui : Guillaume Apollinaire (1880/1918)



La belle Gabrielle


C'est un clocher dans le lointain
La forêt c'est sa chevelure
Et le fleuve de ce matin
C'était son bras tandis que dure
Ce feu qui lentement s'éteint

Je crois à la métempsychose
Ce grand chien est trop caressant
Voici que s'effeuille la rose
C'est l'heure arrête-toi passant
Le photographe est là qui pose

Où vont ces nuages d'argent
Terrains à vendre et tant de têtes
Aux patères vont s'accrochant
La mule qui s'éloigne pète
Allez donc chercher un agent

17/03/2008

17/03/08 - 15:13

Aujourd'hui : Guillaume Apollinaire (1880/1918)



Mon très cher petit Lou je t'aime
Ma chère petite étoile palpitante je t'aime
Corps délicieusement élastique je t'aime
Vulve qui serre comme un casse-noisette je t'aime
Sein gauche si rose et si insolent je t'aime
Sein droit si tendrement rosé je t'aime
Mamelon droit couleur de champagne non champagnisé je t'aime
Mamelon gauche semblable à une bosse du front d'un petit veau qui vient de naître je t'aime
Nymphes hypertrophiées par tes attouchements fréquents je vous aime
Fesses exquisément agiles qui se rejettent bien en arrière je vous aime
Nombril semblable à une lune creuse et sombre je t'aime
Toison claire comme une forêt en hiver je t'aime
Aisselles duvetées comme un cygne naissant je vous aime
Chute de épaules adorablement pure je t'aime
Cuisse au galbe aussi esthétique qu'une colonne de temple antique je t'aime
Oreilles ourlées comme de petits bijoux mexicains je vous aime
Chevelure trempée dans le sang des amours je t'aime
Pieds savants pieds qui se raidissent je vous aime
Reins chevaucheurs reins puissants je vous aime
Taille qui n'a jamais connu le corset taille souple je t'aime
Dos merveilleusement fait et qui s'est courbé pour moi je t'aime
Bouche ô mes délices ô mon nectar je t'aime
Regard unique regard-étoile je t'aime
Mains dont j'adore les mouvements je vous aime
Nez singulièrement aristocratique je t'aime
Démarche onduleuse et dansante je t'aime
O petit Lou je t'aime je t'aime je t'aime

14/03/2008

14/03/08 - 19:24

Aujourd'hui : Guillaume Apollinaire (1880/1918)



Parce que tu m'as parlé de vice...


Tu m'as parlé de vice en ta lettre d'hier
Le vice n'entre pas dans les amours sublimes
Il n'est pas plus qu'un grain de sable dans la mer
Un seul grain descendant dans les glauques abîmes

Nous pouvons faire agir l'imagination
Faire danser nos sens sur les débris du monde
Nous énerver jusqu'à l'exaspération
Ou vautrer nos deux corps dans une fange immonde

Et liés l'un à l'autre en une étreinte unique
Nous pouvons défier la mort et son destin
Quand nos dents claqueront en claquement panique
Nous pouvons appeler soir ce qu'on dit matin

Tu peux déifier ma volonté sauvage
Je peux me prosterner comme vers un autel
Devant ta croupe qu'ensanglantera ma rage
Nos amours resterons pures comme un beau ciel

Qu'importe qu'essoufflés muets bouches ouvertes
Ainsi que deux canons tombés de leur affût
Brisé de trop s'aimer nos corps restent inertes
Notre amour restera bien toujours ce qu'il fut

Ennoblissons mon coeur l'imagination
La pauvre humanité bien souvent n'en a guères
Le vice en tout cela n'est qu'une illusion
Qui ne trompe jamais que les âmes vulgaires

3 fév. 1915

12/03/2008

12/03/08 - 20:08

Aujourd'hui : Gérard de Nerval (1808/1855)



Antéros



Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au cœur
Et sur un col flexible une tête indomptée ;
C'est que je suis issu de la race d'Antée,
Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.

Oui, je suis de ceux-là qu'inspire le Vengeur,
Il m'a marqué le front de sa lèvre irritée,
Sous la pâleur d'Abel, hélas ! ensanglantée,
J'ai parfois de Caïn l'implacable rougeur !

Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie,
Qui, du fond des enfers, criait : « O tyrannie ! »
C'est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon...

Ils m'ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
Et, protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.

10/03/2008

10/03/08 - 20:41

Aujourd'hui : Louis Aragon (1897/1982)



L'affreux


Vous demandez quelle est ma faute camarades
Si j'ai tué si j'ai trahi mon camp
Ce que je fais au fond des cachots de Grenade
Suspect de ne porter ni chaîne ni carcan
Et depuis quand ici je suis là jusqu'à quand

Avez-vous jamais lu la douzième Sourate
Quand Joseph apparut femmes comme aussitôt
Avant qu'il n'eût parlé déjà vous l'adorâtes
Et l'orange à vos pieds roulant de vos manteaux
Vos mains sans en souffrir saignaient sous le couteau

On peut se raconter sans fin pareille histoire
Tout est là dans la pièce et l'Égypte et le sang
Les parures les bras les seins ostentatoires
Les fards profonds et lourds et les parfums puissants
Le port harmonieux de ce Juif innocent

J'aurai vécu sans que jamais les créatures
Tournent comme au soleil un arbre merveilleux
Leur buste lent vers moi par effet de nature
Qui leur fait un moment l'homme pareil à Dieu
Dans cet égarement splendide de leurs yeux

Que ne puis-je arracher cette chair de moi-même
Ce poil et cette odeur et ces gestes connus
Être ainsi de ceux-là tout de suite qu'on aime
Lorsque la porte s'ouvre où les voilà venus
Et dont nul ne s'étonne un instant qu'ils soient nus

Je ne connais que trop mon vertige et mon gouffre
Ah si j'étais un monstre au moins quand seulement
Je suis laid je le sais je le sens et j'en souffre
Comme d'autres sont beaux stupides et charmants
Laid de cette laideur laide laid laidement

J'ai souvent désiré détruire ce bonhomme
Dont l'ombre obstinément à mes pieds me poursuit
Et cette épaule faible et cette bouche comme
Une trace ennuyée aux vitres de la nuit
Je supporte si mal d'être ce que je suis

Rien d'autre que cela dont je sais la limite
Ce long écoeurement toujours recommencé
Comme un soir au matin qui ressemble et l'imite
Un caravansérail ou s'assied le passé
Les pieds encore las de ses pas effacés

Cette honte de moi tout au long de mon âge
Chaque fois de me voir un peu plus a grandi
Qui me peut enlever de l'âme ce visage
Entre le monde et moi mis comme un loup maudit
Cette caricature à tout ce que je dis

Tout me rappelle enfin la vulgarité d'être
Ce souffle qui ternit la sueur sur la peau
Je suis laid comme une lessive à la fenêtre
Comme un piétinement sur place du troupeau
Et comme la panique oblique du crapaud

Mon crime est d'être laid mon crime est ma semblance
Coupable devant moi de ce corps sans beauté
Chassé par les miroirs et craignant leur offense
Et du regard d'autrui parfois épouvanté
Je vis depuis toujours comme un objet jeté

Mon crime est d'être laid vivre est ma pénitence
L'échafaud c'eût encore été me pardonner
Quel peut m'être le sort pire que l'existence
Pire que l'au-delà dans le feu des damnés
Quel supplice convient au meurtre d'être né

Ils n'ont pas cru ce que j'ai dit J'ai eu beau faire
Tirer mon âme noire au jour comme un hibou
Les promener de cercle en cercle dans l'enfer
Montrer mon pied fourchu mes oreilles de loup
Et mes mains d'étrangleur ouvertes qu'on les cloue

L'horreur que j'ai de moi comme une dent me mord
Au fond de la prison j'écoute avec envie
Le bruit des fers aux pieds des condamnés à mort
Hé quoi tous mes aveux n'auront à rien servi
O juges sans pitié qui me laissez la vie


08/03/2008

08/03/08 - 20:51

Aujourd'hui : Michel Bulteau (1949).



Slit (féerie)


(Extrait)


Le lavabo clignota. Le vomi paranoïaque tissait des bagues sur le blanc... TOUT EST SERINGUE... le tube bleu, comme un contact de foudre.

Rêves assis, mes genoux irrités... le lits aux murs de glace jointe aux poignards fendus de la came. La salle est peinte de boites d'opération... quelques matelas verts... un homme poudré de vibrations émiettées s'échappe de la main... c'est Épuisement Diaphane, en couleur de rat latéral... mes yeux rongés par la douleur dérivent hors d'un escalier de Visages Sacrés.
Mon poignet claque soi-même...
L'herbe de barreaux de murmures... bientôt, les feuillages de lèvres, rêves et à un bout de bruit, de tiges collées aux bijoux d'encre.
Des pas de soleil tranchés dans les veines, et la seringue urgente démultipliée d'ombres et de prismes, vidée par des épingles-ruines et des tendances ficelées, à genoux, traçant une irrespirable parodie jaunâtre sur le carrelage, (la crainte du crépuscule)...
Et elle entra dans la salle, soulevant ses lèvres de sacrifice... et ses mains inondées de bagues... des doigts calcinés, recouverts de longues cornes de fourrures... comme un geste de miracle : elle est certainement payée par les mecs du Complot-Souffle-Court pour dérober mon collier de méandres, mais avec toutes les amphétamines qui giclent dans l'eau noire de mon coeur je n'ai rien à redouter. Ses mains comme des escargots géants travestis succombent au fond de ses poches placardées d'émeutes. Mes jambes dévorées par la soie des fumées... avec son ombrelle elle tente de me crever les yeux... sa chevelure de soude cérébrale déjà en poussière.

Je saute hors du lit sucré... Révolver tassé passé dans ma ceinture magique, Surin d'alvéoles dans la main droite, une seringue translucide entre les dents, elle me regarde et exige que je me recouche. Je sors mon Révolver et flambe comme une faïence de chaleur.

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06/03/2008

06/03/08 - 19:48

Aujourd'hui : Henry Jean-Marie Levet (1874/1906)



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A Francis Jammes

L'Armand-Béhic (des Messageries Maritimes)
File quatorze nœuds sur l’Océan Indien…
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comme avec la main.

- Miss Roseway, qui se rend à Adelaïde,
Vers le Sweet Home au fiancé australien,
Miss Roseway, hélas, n’a cure de mon spleen,
Sa lorgnette sur les Laquedives, au loin…

- Je vais me préparer – sans entrain ! – pour la fête
de ce soir : sur le pont, lampions, danses, romances
(Je dois accompagner miss Roseway qui quête
- Fort gentiment – pour les familles des marins
Naufragés !) Oh, qu’en une valse lente, ses reins
A mon bras droit, je l’entraîne sans violence

Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens…