Aujourd'hui : Stuart Merrill (1863/1915)
A Tommy Atkins !
I
Ce fut à Versailles, ô Tommy Atkins, dans la ville du Grand Roi dont le nom te fut inconnu et te fut encore plus inconnue la gloire, que je vis, en cette journée de juillet où les bassins du parc sentaient l'eau croupie et le Soleil jaunissait les brins d'herbe entre les pavés des anciens boulevards, avancer cahin caha, au pas d'une haridelle qui dodelinait paresseusement de la caboche, ton convoi funèbre,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
II
Sur un corbillard d'indigent était juché un cercueil en bois blanc que drapaient de leur double gloire les étendards de France et d'Angleterre. Aucune fleur ne s'en effeuillait, odorant souvenir que peut ramasser une fillette dans la foule. Quelques soldats en uniforme jaune te suivaient, puis d'autres en capote bleue et culotte rouge. Et tous tenaient bien serré sous l'aisselle leur fusil incliné vers cette terre où ils te menaient à jamais dormir,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
III
De rares passants rasant les murs que brodait une ombre mince et violette saluaient la dépouille selon la douce coutume de France. Mais leur pensée était ailleurs : commerce, industrie, affaires. Puis ils pensaient peut-être à leur propre mort. Moi seul, étant un poète à qui Dieu a départi, comme à tous les poètes, d'assumer la douleur d'autrui, j'ai senti sous mes paupières crever des larmes, toi, que je n'ai jamais connu,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
IV
Aucune donneuse de baisers ne suivait ton cercueil, ni la mère dont le corps s'entrouvrit dans la douleur, il y a une vingtaine de printemps, pour te consacrer à la lumière, ni la soeur dont les paroles, lorsque tu te sentais malheureux, étaient pour toi une bénédiction, ni l'amante qui te livra, une nuit que les étoiles chantaient dans le ciel, la fleur la plus secrète de sa chair,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
V
Mais il faut comprendre que la route est longue de ton pays au nôtre, aussi longue que de Londres à Tipperary. Et les pauvres hésitent à s'éloigner de leur seuil, car leur bourse est aussi légère que leur coeur est lourd . Mais je sais qu'il est là-bas deux foyers, où trois femmes penchent bien bas la tête, quand l'heure est venue de dénouer leur chevelure et qu'elles ont le loisir de penser à toi, à toi, fils, frère, fiancé,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
VI
Je me complais tristement à m'imaginer ce que fut ta vie. Je voudrais que tu fusses né dans le Kent, le comté qui est le plus cher à mon coeur, à cause simplement d'une femme. C'est là que s'élève, drapée de lierre qui frémit à la brise, la cathédrale de Canterbury, c'est là que les glaïeuls, tournesols et roses trémières enjolivent le cours de la Stour, où si souvent tu dus accompagner tes camarades blancs et blonds à la baignade,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
VII
Tu n'avais pas ton pareil pour danser le gigue au son des orgues de barbarie qui s'arrêtent dans le brouillard au coin de rues. Et c'était merveille de te voir taper du talon le dur asphalte des trottoirs. Tu avais même appris la valse, et je t'ai vu, empoignant quelque maritorne en châle noir et au vieux chapeau à plumes, tournoyer dans les impasses de Whitechapel,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
VIII
Mais à force de s'amuser on oublie que la misère est toujours là, prête à vous ployer la nuque. Tu la ploya si bas que tu devins aboyeur de journaux, cireur de bottes le jour ; et la nuit, tu ouvrais la portière de leurs automobiles, sous la flamboyante électricité des façades, aux bourgeois dont les cigares sentent bon. Et tirant ta casquette et allongeant la main, tu leur donnais du « my lord » sans soupçonner que le vrai lord c'était toi, oui, toi,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
IX
Mais la suie de Londres ne nourrit pas son homme, et du brouillard ne suffit pas comme boisson. Et un soir que tu traversais Trafalgar-Square, tu te laissas allécher par les sergents recruteurs qui, la badine aux doigts, font la parade, sous les affiches hautes en couleurs : « Kitchener a besoin de vous » Bonne solde, quatre repas par jour, un uniforme seyant. Pourquoi pas ? Allons-y. Et tu devins presque sans t'en douter soldat du Roi,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
X
Ton apprentissage fut dur, et tu t'en serais longtemps souvenu, si jamais tu avais été capable de te souvenir de quoi que ce soit. Ah ! Ces marches, ces marches, ces marches ! Le soleil sur la nuque, la poussière plein la bouche, la sueur entre les épaules, du feu au fond des yeux, du plomb à la plante des pieds et le délire de la fatigue au cerveau. Elles durent sonner de bien loin, certains soirs, les cloches de Tipperary, n'est-ce pas,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !