23/11/2007Aujourd'hui : Arthur Rimbaud (1854/1891)
La Rivière de Cassis
La Rivière de Cassis roule ignorée
En des vaux étranges :
La voix de cent corbeaux l'accompagne, vraie
Et bonne voix d'anges :
Avec les grands mouvements des sapinaies
Quand plusieurs vents plongent.
Tout roule avec des mystères révoltants
De campagnes d'anciens temps;
De donjons visités, de parcs importants :
C'est en ces bords qu'on entend
Les passions mortes des chevaliers errants :
Mais que salubre est le vent !
Que le piéton regarde à ces claires-voies :
Il ira plus courageux.
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
Chers corbeaux délicieux!
Faites fuir d'ici le paysan matois
Qui trinque d'un moignon vieux.
18/11/2007Aujourd'hui : Jean-Pierre Verheggen (1942)
Portrait de l'artiste en Hercouille de Foire
à Ivar Ch'Vavar,
inventeur picard.
Singe de quête et montreur de quéquette !
Crieur pubis !
Ramoneur de Ramona !
Danseur de vulves de Strauss !
Monstre de Balloches-Ness dans un Palais d'Erreur !
Hercouille de Foire !
Tous les métiers ! Tous ! Il les a exercés tous !
Bijoutier de famille chez Van Cleef et Apoils !
Berger chez Mouton-Rothschild
ou Facteur d'amour pour femmes chevales !
Toutes les femmes ! Toutes ! Il les a aimées toutes !
Naphtaline Renaud – dans une vieille armoire ! -,
Marguerite Durex et Marguerite Durable
(deux increvables),
Sodome et Godot,
Saint Pierre et Micheton : même les garçons !
Que mec, comme disait Sénèque (1° siècle) !
Quel mec,
ce Verheggen (1942 – Fin vingtième sexe) !
16/11/2007Aujourd'hui : Jean-Michel Maulpoix (1952).
L'instinct de ciel.
Extrait
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On circule, on avance. Vers quoi, vers qui se dirige-t-on ? Le bout de la promenade ? La fin de la journée ? Peut-être le repas du soir, le film du dimanche à la télévision, la tiédeur du sommeil... Demain, de quoi sera-t-il fait ? Et, plus tard, qu'est-ce que cela veut dire ? A quoi cette vie tient-elle ? Un battement de montre contre le poignet ? Des espoirs, des projets, des désirs ? Quoi au juste ? Du bonheur ? Connaît-on la recette ? Retourner sur la promenade ? Manger d'autres glaces à la fraise ? Regarder courir les enfants ? C'est quoi, demain ? C'était quoi, hier ? Nos visages un peu dans le vent ? Quelque chose qui n'est pas encore arrivé ? Une escale ? Un oubli ?
On circule toujours, on avance. On se pose sur un banc, comme font les oiseaux sur les branches. Il semble qu'on ne souffre pas, mais parfois qu'on s'ennuie un peu. Comme si on attendait que quelque chose se passe, comme si l'on espérait davantage. Heureusement, c'est l'été ; il fait doux. On tiendra bien ainsi jour après jour, jusqu'à l'hiver. On a des provisions en soi. De quoi, au juste, on ne sait pas. On s'alimente par les yeux, les heures, les pas. L'important, se dit-on, est de subsister sans chagrins. Ailleurs, c'est guerre, tueries, famine... De pleines charrettes de misère.
Ici, on n'est pas malheureux. Sous un chapiteau rouge on admire les jongleurs, les cracheurs de feu et les clarinettistes. On mange des moules avec des frites arrosées de ketchup et de moutarde. On s'agglutine, on se tient chaud. On se baigne dans la foule comme si c'était la mer. Le ciel est d'un bleu sombre et pur. La lune monte et se remplit. On applaudit. On est content. On s'arrête un instant chez la marchande de sucreries pour sucer des nougats et des chimiques, comme quand on était p'tit.
Que l'on grimpe dans une barque pour un minuscule tour du monde, d'un quart d'heure, le dimanche, ou qu'on reste là, vingt minutes, au bout de la jetée, assis face à la mer, on sent alors dans le regard une espèce de fêlure. Par là, entre et sort la lumière. D'ailleurs pourquoi obstinément reviendrait-on s'asseoir ou marcher par ici, si rien ne s'accrochait à ce soudain silence ?
Bien sûr, beaucoup de lunettes noires et de ventres poussifs... La comédie humaine récite avec des couacs sa monotone histoire aux terrasses des cafés et sur les bancs publics de partout. Mais le bleu obstiné du ciel et de la mer surveille ce grand désastre, lançant ici et la des écumes, des signaux, de petits nuages blancs, qui parviennent à sauver assez de parcelles de beauté, dans suffisamment de regards un instant détournés, pour que ce décor tienne, au moins jusqu'au prochain été.
Que fera de sa vie celui à qui nul n'a appris à demeurer seul avec soi ? Quelle sorte de son rendra-t-elle, si la musique n'éveille en lui qu'un vague tressaillement ? Quelle intelligence, si nulle question ne lui est posée ? Quel signe saura-t-il tracer, s'il n'aime ni la langue ni la terre ? Quelle parole s'il ne connaît rien du silence ? Quelle clef s'il n'a aucune porte à ouvrir ?
Sera-t-il à jamais l'esclave de tout ce qui s'agite autour de lui ? Une ivresse d'images et de bruits ? Le tournis d'une fête foraine ? Une liste de course à expédier ? Une lacune, un oubli ? Une partie de cache-cache ? Un tour de piste ? Un mauvais rôle ? Des hoquets et des spasmes ? Des coliques ? Des étreintes ? Des culbutes ? Que fera de sa vie celui qui n'espère nul fragment d'éternité ?
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11/11/2007Aujourd'hui : Stuart Merrill (1863/1915)
A Tommy Atkins !
I
Ce fut à Versailles, ô Tommy Atkins, dans la ville du Grand Roi dont le nom te fut inconnu et te fut encore plus inconnue la gloire, que je vis, en cette journée de juillet où les bassins du parc sentaient l'eau croupie et le Soleil jaunissait les brins d'herbe entre les pavés des anciens boulevards, avancer cahin caha, au pas d'une haridelle qui dodelinait paresseusement de la caboche, ton convoi funèbre,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
II
Sur un corbillard d'indigent était juché un cercueil en bois blanc que drapaient de leur double gloire les étendards de France et d'Angleterre. Aucune fleur ne s'en effeuillait, odorant souvenir que peut ramasser une fillette dans la foule. Quelques soldats en uniforme jaune te suivaient, puis d'autres en capote bleue et culotte rouge. Et tous tenaient bien serré sous l'aisselle leur fusil incliné vers cette terre où ils te menaient à jamais dormir,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
III
De rares passants rasant les murs que brodait une ombre mince et violette saluaient la dépouille selon la douce coutume de France. Mais leur pensée était ailleurs : commerce, industrie, affaires. Puis ils pensaient peut-être à leur propre mort. Moi seul, étant un poète à qui Dieu a départi, comme à tous les poètes, d'assumer la douleur d'autrui, j'ai senti sous mes paupières crever des larmes, toi, que je n'ai jamais connu,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
IV
Aucune donneuse de baisers ne suivait ton cercueil, ni la mère dont le corps s'entrouvrit dans la douleur, il y a une vingtaine de printemps, pour te consacrer à la lumière, ni la soeur dont les paroles, lorsque tu te sentais malheureux, étaient pour toi une bénédiction, ni l'amante qui te livra, une nuit que les étoiles chantaient dans le ciel, la fleur la plus secrète de sa chair,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
V
Mais il faut comprendre que la route est longue de ton pays au nôtre, aussi longue que de Londres à Tipperary. Et les pauvres hésitent à s'éloigner de leur seuil, car leur bourse est aussi légère que leur coeur est lourd . Mais je sais qu'il est là-bas deux foyers, où trois femmes penchent bien bas la tête, quand l'heure est venue de dénouer leur chevelure et qu'elles ont le loisir de penser à toi, à toi, fils, frère, fiancé,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
VI
Je me complais tristement à m'imaginer ce que fut ta vie. Je voudrais que tu fusses né dans le Kent, le comté qui est le plus cher à mon coeur, à cause simplement d'une femme. C'est là que s'élève, drapée de lierre qui frémit à la brise, la cathédrale de Canterbury, c'est là que les glaïeuls, tournesols et roses trémières enjolivent le cours de la Stour, où si souvent tu dus accompagner tes camarades blancs et blonds à la baignade,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
VII
Tu n'avais pas ton pareil pour danser le gigue au son des orgues de barbarie qui s'arrêtent dans le brouillard au coin de rues. Et c'était merveille de te voir taper du talon le dur asphalte des trottoirs. Tu avais même appris la valse, et je t'ai vu, empoignant quelque maritorne en châle noir et au vieux chapeau à plumes, tournoyer dans les impasses de Whitechapel,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
VIII
Mais à force de s'amuser on oublie que la misère est toujours là, prête à vous ployer la nuque. Tu la ploya si bas que tu devins aboyeur de journaux, cireur de bottes le jour ; et la nuit, tu ouvrais la portière de leurs automobiles, sous la flamboyante électricité des façades, aux bourgeois dont les cigares sentent bon. Et tirant ta casquette et allongeant la main, tu leur donnais du « my lord » sans soupçonner que le vrai lord c'était toi, oui, toi,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
IX
Mais la suie de Londres ne nourrit pas son homme, et du brouillard ne suffit pas comme boisson. Et un soir que tu traversais Trafalgar-Square, tu te laissas allécher par les sergents recruteurs qui, la badine aux doigts, font la parade, sous les affiches hautes en couleurs : « Kitchener a besoin de vous » Bonne solde, quatre repas par jour, un uniforme seyant. Pourquoi pas ? Allons-y. Et tu devins presque sans t'en douter soldat du Roi,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
X
Ton apprentissage fut dur, et tu t'en serais longtemps souvenu, si jamais tu avais été capable de te souvenir de quoi que ce soit. Ah ! Ces marches, ces marches, ces marches ! Le soleil sur la nuque, la poussière plein la bouche, la sueur entre les épaules, du feu au fond des yeux, du plomb à la plante des pieds et le délire de la fatigue au cerveau. Elles durent sonner de bien loin, certains soirs, les cloches de Tipperary, n'est-ce pas,
Tommy Atkins, ô Tommy Atkins !
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