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Anthologie Cruelle, c'est un pléonasme. Toute anthologie est le résultat d'un choix. Tout choix est cruel ! Bla bla bla... Qu'est-ce qui justifie la présence d'une anthologie poétique sur un site comme Gayattitude ? Rien, sinon le caprice d'un internaute désireux de rappeler aux intervenants que la poésie est parole première. Que toute prise de parole, s'exprimât-elle par l'image ou le geste, le simple signe, se confronte à la poésie. Pour le reste, le choix que j'offre ici est fonction de mon humeur, de mon itinéraire, et de ce qui me touche encore. D'où les absences, les vides historiques. Cette anthologie ne prétends pas à l'exhaustivité. Je la veux ultra subjective et la diffuse comme telle. Je est une foultitude et tous ces poèmes sont moi ! Je m'engage bien entendu à retirer tous les textes soumis à droits qui me seraient signalés. ;o)

28/08/2007

28/08/07 - 20:18

Aujourd'hui : Yves Bonnefoy (1923)



Du mouvement et de l'immobilité de Douve.


(Extrait)


Théâtre


I

Je te voyais courir sur des terrasses,
Je te voyais lutter contre le vent,
Le froid saignait sur tes lèvres.

Et je t'ai vue te rompre et jouir d'être morte ô plus belle
Que la foudre, quand elle tache les vitres blanches de ton sang.

II

L'été vieillissant te gerçait d'un plaisir monotone, nous méprisions l'ivresse imparfaite de vivre.

« Plutôt le lierre, disais-tu, l'attachement du lierre aux pierres de sa nuit: présence sans issue, visage sans racine.

« Dernière vitre heureuse que l'ongle solaire déchire, plutôt dans la montagne ce village où mourir.

« Plutôt ce vent... »

III

Il s'agissait d'un vent plus fort que nos mémoires,
Stupeur des robes et cris des rocs - et tu passais devant ces flammes
La tête quadrillée les mains fendues et toute
En quête de la mort sur les tambours exultants de tes gestes.

C'était jour de tes seins
Et tu régnais enfin absente de ma tête.

IV

Je me réveille, il pleut. Le vent te pénètre, Douve, lande résineuse endormie près de moi. Je suis sur une terrasse, dans un trou de la mort. De grands chiens de feuillages tremblent.

Le bras que tu soulèves, soudains, sur une porte, m'illumine à travers les âges. Village de braise, à chaque instant je te vois naître, Douve,

A chaque instant mourir.

V

Le bras que l'on soulève et le bras que l'on tourne
Ne sont d'un seul instant que pour nos lourdes têtes,
Mais rejetés ces draps de verdure et de boue
Il ne reste qu'un feu du royaume de mort.

La jambe démeublée où le grand vent pénètre
Poussant devant lui des têtes de pluie
Ne vous éclairera qu'au seuil de ce royaume,
Gestes de Douve, gestes déjà plus lents, gestes noirs.

VI

Quelle pâleur te frappe, rivière souterraine, quelle artère en toi se rompt, où l'écho retentit de ta chute ?

Ce bras que tu soulèves soudain s'ouvre, s'enflamme. Ton visage recule. Quelle brume croissante m'arrache ton regard ? Lente falaise d'ombre, frontière de la mort.

Des bras muets t'accueillent, arbre d'une autre rive.

VII

Blessée confuse dans les feuilles,
Mais prise par le sang de pistes qui se perdent,
Complice encor du vivre.

Je t'ai vue ensablée au terme de ta lutte
Hésiter aux confins du silence et de l'eau,
Et la bouche souillée des dernières étoiles
Rompre d'un cri d'horreur de veiller dans ta nuit.

O dressant dans l'air dur soudain comme une roche
Un beau geste de houille.

VIII

La musique saugrenue commence dans les mains, dans les genoux, puis c'est la tête qui craque, la musique s'affirme sous les lèvres, sa certitude pénètre le versant souterrain du visage.

A présent se disloquent les menuiseries faciales. A présent l'on procède à l'arrachement de la vue.

IX

Blanche sous un plafond d'insectes, mal éclairée, de profil
Et ta robe tachée du venin des lampes,
Je te découvre étendue,
Ta bouche plus haute qu'un fleuve se brisant au loin sur la terre.

Être défait que l'être invincible rassemble,
Présence ressaisie dans la torche du froid,
O guetteuse toujours je te découvre morte,
Douve disant Phénix je veille dans ce froid.

X

Je vois Douve étendue. Au plus haut de l'espace charnel je l'entends bruire. Les princes-noirs hâtent leurs mandibules à travers cet espace où les mains de Douve se développent, os défaits de leur chair se muant en toile grise que l'araignée massive éclaire.

XI

Couverte de l'humus silencieux du monde,
Parcourue des rayons d'une araignée vivante,
Déjà soumise au devenir du sable
Et tout écartelée secrète connaissance.

Parée pour une fête dans le vide
Et les dents découvertes comme pour l'amour,

Fontaine de ma mort présente insoutenable.

XII

Je vois Douve étendue. Dans la ville écarlate de l'air, où combattent les branches sur son visage, où des racines trouvent leur chemin dans son corps – elle rayonne une joie stridente d'insectes, une musique affreuse.

Au pas noir de la terre, Douve ravagée, exultante, rejoint la lampe noueuse des plateaux.

XIII

Ton visage ce soir éclairé par la terre,
Mais je vois tes yeux se corrompre
Et le mot visage n'a plus de sens.

La mer intérieure éclairée d'aigles tournant,
Ceci est une image.
Je te détiens froide à une profondeur où les images ne prennent plus.

XIV

Je vois Douve étendue. Dans une pièce blanche, les yeux cernés de plâtre, bouche vertigineuse et les mains condamnées à l'herbe luxuriante qui envahit de toutes parts.

La porte s'ouvre. Un orchestre s'avance. Et des yeux à facettes, des thorax pelucheux, des têtes froides à becs, à mandibules, l'inondent.

XV

O douée d'un profil où s'acharne la terre,
Je te vois disparaître.

L'herbe nue sur tes lèvres et l'éclat du silex
Inventent ton dernier sourire,

Science profonde où se calcine
Le vieux bestiaire cérébral.

XVI

Demeure d'un feu sombre où convergent nos pentes ! Sous ces voûtes je te vois luire, Douve immobile, prise dans le filet vertical de la mort.

Douve géniale, renversée : quand au pas des soleils dans l'espace funèbre, elle accède lentement aux étages inférieurs.

XVII

Le ravin pénètre dans la bouche maintenant,
Les cinq doigts se dispersent en hasards de forêt maintenant,
La tête première coule entre les herbes maintenant,
La gorge se farde de neige et de loups maintenant,
Les yeux ventent sur quels passagers de la mort et c'est nous dans ce vent dans cette eau dans ce froid maintenant.

XVIII

Présence exacte qu'aucune flamme désormais ne saurait restreindre ; convoyeuse du froid secret ; vivante, de ce sang qui renaît et s'accroît où se déchire le poème.

Il fallait qu'ainsi tu parusses aux limites sourdes, et d'un site funèbre où ta lumière empire, que tu subisses l'épreuve.

O plus belle et la mort infuse dans ton rire ! J'ose à présent te rencontrer, je soutiens l'éclat de tes gestes.

XIX

Au premier jour du froid notre tête s'évade
Comme un prisonnier fuit dans l'ozone majeur,
Mais Douve d'un instant cette flèche retombe
Et brise sur le sol les palmes de sa tête.

Ainsi avions nous cru réincarner nos gestes,
Mais la tête niée nous buvons une eau froide,
Et des liasses de mort pavoise ton sourire,
Ouverture tentée dans l'épaisseur du monde.

26/08/2007

26/08/07 - 21:45

Aujourd'hui : Robert Desnos (1900/1945)



La liberté ou l'amour.


Extrait


« Oeil de Roger, bouche de Roger, mains, mains surtout, longues et pâles, mains de Roger, c'est à ces fragments d'un personnage adoré que je me raccroche ce soir comme les autres soirs où j'imagine ma mort avec tant d'exactitude que l'eau m'en vient à la bouche et que mes yeux se brouillent sans larmes.
« J'imagine Roger tel qu'il se présentait à mes yeux gonflés le matin, quand le jour cruel venait traîner ses manches sur nos fronts, éclairant le lit où nous nous étions réunis. Ses muscles polis et son front pur, son souffle régulier, le puissant et souple mouvement de sa poitrine, tout concourait à lui donner le physique de l'homme parfait, du mâle. Moi-même, si j'ai vieilli, ai conservé encore quelque vigueur et vous me croyez sans peine quand je vous dis que j'étais fort, agile et que ma taille élevée, sans embonpoint, mais point frêle, faisait de moi un assez beau spécimen de la race. C'était donc deux mâles qui, la nuit, combattaient sans trêve, l'un cédant à l'autre à tour de rôle. Notre pédérastie n'avait rien d'hybride et nous ne montrions, l'un à l'autre, que du mépris ou plutôt une ignorance méprisante pour les filles manquées. Nous les écartions de notre chemin ces coeurs de femelles, ces cervelles de papier-filtre. Nous nous éloignions soigneusement de leurs jardins, plantés d'iris, et de toute sentimentalité puérile et bête qui leur est propre comme les parfums bon marché aux bonnes à tout faire. Leur incommensurable bêtise nous faisait sourire et, si nous les défendions d'ordinaire contre le fameux bon sens de la masse normale au nom de la liberté individuelle et du principe que tout est licite en amour, nous combattions au nom du même principe l'exclusive dont certains d'entre nous frappent la femme, les uns par impuissance ou constitution pitoyable, les autres par stupidité. Roger et moi avions contracté l'ivresse de l'étreinte à la suite d'une querelle qui se termina en bataille, étreinte qui devint amoureuse quand, ayant constaté notre mutuelle incapacité à vaincre et, de ce fait, réconciliés, nous constatâmes que nos esprits antagonistes, eux aussi, étaient cependant de même plan et pouvaient, sans déchoir, s'affronter.
« Notre union dura plusieurs années durant lesquelles nos coeurs et nos âmes se battirent comme des lames précieuses, en s'affinant.
« Notre amour n'avait rien de platonique. Mes bras se rappellent exactement le contour de ses hanches et mes lèvres sont capables de reprendre la forme des siennes. Lui-même, s'il n'était pas mort, aurait gardé des souvenirs aussi précis que les miens. L'amour certain que j'ai rencontré ou éprouvé depuis pour les femmes dont certaines étaient admirables était de toute autre sorte. Le désir de vaincre, le nihilisme sous-entendu toujours par l'amour, varie suivant les armes employées. Roger et moi employions les mêmes, alors qu'avec les femmes il n'en va pas de même, tant il s'agit de vaincre une nature différente. Roger et moi nous eûmes durant des années la sensation de nous heurter à notre propre image dans un miroir idéal, car tous nos gestes, toutes nos pensées étaient annihilées par un geste, une pensée identiques et inévitables.
« Puis le destin, en l'espèce une quelconque maladie, l'enleva, comme l'on dit, et je n'ai plus entendu parler de lui. »