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Anthologie Cruelle, c'est un pléonasme. Toute anthologie est le résultat d'un choix. Tout choix est cruel ! Bla bla bla... Qu'est-ce qui justifie la présence d'une anthologie poétique sur un site comme Gayattitude ? Rien, sinon le caprice d'un internaute désireux de rappeler aux intervenants que la poésie est parole première. Que toute prise de parole, s'exprimât-elle par l'image ou le geste, le simple signe, se confronte à la poésie. Pour le reste, le choix que j'offre ici est fonction de mon humeur, de mon itinéraire, et de ce qui me touche encore. D'où les absences, les vides historiques. Cette anthologie ne prétends pas à l'exhaustivité. Je la veux ultra subjective et la diffuse comme telle. Je est une foultitude et tous ces poèmes sont moi ! Je m'engage bien entendu à retirer tous les textes soumis à droits qui me seraient signalés. ;o)

31/01/2007

31/01/07 - 19:02

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Ludovic Janvier (1934)



Ce que je vois est- ce que je le vois
on dirait que l'eau me regarde

ce que je sens est- ce que je le sens
le moindre parfum me possède

ce que je sais est- ce que je le sais
mon savoir n'est qu'un invité

ce que je veux est- ce que je le veux
toujours peur de ce que je veux

ce que je vis est- ce que je le vis
en cherchant les mots pour le dire

ce que je suis est- ce que je le suis
en le nommant je le fais fuir




26/01/2007

26/01/07 - 18:30

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Guillaume Apollinaire (1880/1918)



La Chanson du Mal-aimé


(Extrait)


à Paul Léautaud.

Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance

Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la Mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d'Égypte
Sa soeur-épouse son armée
Si tu n'es pas l'amour unique

Au tournant d'une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant

C'était son regard d'inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d'une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l'amour même

Lorsqu'il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d'un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu'il revînt

L'époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D'attente et d'amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

J'ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l'enfer se fonde
Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes voeux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre


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24/01/2007

24/01/07 - 18:27

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Gérard de Nerval (1808/1855)



A Madame Aguado


Colonne de saphir, d'arabesques brodée,
Reparais ! Les ramiers s'envolent de leur nid ;
De ton bandeau d'azur à ton pied de granit
Se déroule à longs plis la pourpre de Judée.

Si tu vois Bénarès, sur son fleuve accoudée,
Détache avec ton arc ton corset d'or bruni
Car je suis le vautour volant sur Patani,
Et de blancs papillons la mer est inondée.

Lanassa ! fais flotter ton voile sur les eaux !
Livre les fleurs de pourpre au courant des ruisseaux.
La neige du Cathay tombe sur l'Atlantique.

Cependant la prêtresse au visage vermeil
Est endormie encor sous l'arche du soleil,
Et rien n'a dérangé le sévère portique.


22/01/2007

22/01/07 - 18:45

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Marceline Desbordes-Valmore (1786/1859)



La rose flamande


C'est là que j'ai vu Rose Dassonville,
Ce vivant miroir d'une rose au vent.
Quand ses doux printemps erraient par la ville,
Ils embaumaient l'air libre et triomphant.

Et chacun disait en perçant la foule :
« Quoi ! belle à ce point ?... Je veux voir aussi... »
Et l'enfant passait comme l'eau qui coule
Sans se demander : « qui voit-on ici ? »

Un souffle effeuilla Rose Dassonville.
Son logis cessa de fleurir la ville,
Et, triste aujourd'hui comme le voilà,
C'est là !



21/01/2007

21/01/07 - 18:53

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Jean Richepin (1849/1926)



Sonnet bigorne


Argot classique


Luysard estampillait six plombes.
Mezigo roulait le trimard,
Et jusqu'au fond du coquemart
Le dardant riffaudait ses lombes.

Lubre, il bonnissait aux palombes
« Vous grublez comme un guichemard. »
Puis au sabri : « Birbe camard,
« Comme un orb champignon tu plombes. »

Alors aboula du sabri,
Moure au brisant comme un cabri,
Une fignole gosseline,

Et mezig parmi le grenu
Ayant rivanché la frâline,
Dit : « Volants, vous goualez chenu. »

17/01/2007

17/01/07 - 18:23

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Benjamin Péret (1899/1959)



Allo


Mon avion en flammes mon château inondé de vin du Rhin
mon ghetto d'iris noir mon oreille de cristal
mon rocher dévalant la falaise pour écraser le garde champêtre
mon escargot d'opale mon moustique d'air
mon édredon de paradisiers ma chevelure d'écume noire
mon tombeau éclaté ma pluie de sauterelles rouges
mon île volante mon raisin de turquoise
ma collision d'autos folles et prudentes ma plate-bande sauvage
mon pistil de pissenlit projeté dans mon oeil
mon oignon de tulipe dans le cerveau
ma gazelle égarée dans un cinéma des boulevards
ma cassette de soleil mon fruit de volcan
mon rire d'étang caché où vont se noyer les prophètes distraits
mon inondation de cassis mon papillon de morille
ma cascade bleue comme une lame de fond qui fait le printemps
mon revolver de corail dont la bouche m'attire comme l'oeil d'un puits scintillant
glacé comme le miroir où tu contemplais la fuite des oiseaux-mouches de ton regard
perdu dans une exposition de blanc encadrée de momies
je t'aime

16/01/2007

16/01/07 - 18:30

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Pierre Reverdy (1889/1960)



D'un autre ciel


Que veux-tu que je devienne
Je me sens mourir
Secours-moi
Ah Paris... le Pont Neuf
Je reconnais la ville
Un peu jouir
Un peu pleurer
Ma vie
Est-ce vraiment la peine d'en parler
Tout le monde en dirait autant
Et comment voudriez-vous que l'on passât son temps
Je pense à quelque autre paysage
Un ami oublié me montre son visage
Un lieu obscur
Un ciel déteint
Pays natal qui me reviens tous les matins
Le voyage fut long
J'y laissais quelques plumes
Et mes illusions tombèrent une à une

Pourtant j'étais encore au milieu du printemps
Presque un enfant
J'avançais
Un train bruyant me transportait
Peu à peu j'oubliais la nature
La gare était tout près
On changeait de voiture
Et sur le quai personne n'attendait
La ville morte et squelettique
Là-bas dresse ses hauts fourneaux
Que vais-je devenir
Quelqu'un touche mon front d'une ombre fantastique
Une main
Mais ce que j'ai cru voir c'est la fumée du train
Je suis seul
Oui tout seul

Personne n'est venu me prendre la main


13/01/2007

13/01/07 - 18:10

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Francis Carco (1886/1958)



Complainte


Maigre, boiteux et ridicule,
Il s'assit au fond du café.
Par la vitre, le crépuscule
Maintenant tombait tout à fait.

- Qui es-tu ? - Laissez-moi tranquille
- Veux-tu boire ? Veux-tu manger ?
Il but, mangea, troussa la fille
Et chanta comme un enragé.

- Adieu ! - Ne t'en va pas - Qu'importe ?...
À minuit juste il disparut
Et la belle, contre sa porte,
Lendemain le trouva pendu.

Le diable était à la croisée,
Qui riait et tenait sa proie.
Depuis il tourne sur le toit
Et pisse par la cheminée.




12/01/2007

12/01/07 - 19:51

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Raymond Queneau (1903/1976)



Saint-Ouen's blues


Un arbre sur une branche
Un oiseau criant dimanche
L'herbe rase par ici

Des godasses pas étanches
Très peu d'atouts dans la manche
Une sauce à l'oignon frit

Un phono sur une planche
Un accordéon qui flanche
Des chats des rats des souris

Un vélo coupé en tranches
Un coup dur qui se déclenche
Des voyous des malappris

Un vague vive la Franche
Par un Auvergnat d'Avranches
Des Kabyles des Sidis

La putain qui se déhanche
Un passant séduit se penche
C'est cent sous pour le chéri

Des cheveux en avalanche
Des yeux non c'est des pervenches
Belles filles de Paris

Ma tristesse qui s'épanche
La fleur bleue ou bien la blanche
Et mon coeur qu'en a tant pris

Et mon coeur qu'en a tant pris
A Saint-Ouen près de Paris


11/01/2007

11/01/07 - 18:35

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Stéphane Mallarmé (1842/1898)



Tombeau de Verlaine


Le noir roc courroucé que la bise le roule
Ne s'arrêtera ni sous de pieuses mains
Tâtant sa ressemblance avec les maux humains
Comme pour en bénir quelque funeste moule.

Ici presque toujours si le ramier roucoule
Cet immatériel deuil opprime de maints
Nubiles plis l'astre mûri des lendemains
Dont un scintillement argentera la foule.

Qui cherche, parcourant le solitaire bond
Tantôt extérieur de notre vagabond -
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine

A ne surprendre que naïvement d'accord
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.


08/01/2007

08/01/07 - 19:33

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Luc Bérimont (1915/1983)



Haute plainte en plaine, l'hiver


Je plante un arbre sec dans le ventre du feu
La mèche usée du jour charbonne sous la pluie
Naissent les bruits du soir, j'entends rentrer les boeufs
La pendule a moulu des minutes de suie.

Je suis plus près de toi, qui brouilles le parcours
Et qui laisses ma voix dériver sur les mares
Je suis plus près de toi que le vent dans les tours
Que le dégoût des jours qui s'attable et me nargue.

Je saurai désormais comment souffrir d'amour
Perdu au bout des champs, dans les boues de l'automne
Je connaissais la peine à Paris, sur les cours :
C'est bien une douleur pareille, un même tour.

L'hiver est un roi mort, empenné de corbeaux
Il ouvre, il m'attendait, il me rit comme un frère
Les chambres sont pavées d'un damier de vieux os
L'âge que j'ai, ce soir, pèse comme une pierre.