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Anthologie Cruelle, c'est un pléonasme. Toute anthologie est le résultat d'un choix. Tout choix est cruel ! Bla bla bla... Qu'est-ce qui justifie la présence d'une anthologie poétique sur un site comme Gayattitude ? Rien, sinon le caprice d'un internaute désireux de rappeler aux intervenants que la poésie est parole première. Que toute prise de parole, s'exprimât-elle par l'image ou le geste, le simple signe, se confronte à la poésie. Pour le reste, le choix que j'offre ici est fonction de mon humeur, de mon itinéraire, et de ce qui me touche encore. D'où les absences, les vides historiques. Cette anthologie ne prétends pas à l'exhaustivité. Je la veux ultra subjective et la diffuse comme telle. Je est une foultitude et tous ces poèmes sont moi ! Je m'engage bien entendu à retirer tous les textes soumis à droits qui me seraient signalés. ;o)

30/09/2006

30/09/06 - 18:44

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Arthur Cravan (1887/1916?)



Hie !


Quelle âme se disputera mon corps ?
J'entends la musique :
Serai-je entraîné ?
J'aime tellement la danse
Et les folies physiques
Que je sens avec évidence
Que, si j'avais été jeune fille,
J'eusse mal tourné.
Mais, depuis que me voilà plongé
Dans la lecture de cet illustré,
Je jurerais n'avoir vu de ma vie
D'aussi féeriques photographies :
L'océan paresseux berçant les cheminées,
Je vois dans le port, sur le pont des vapeurs,
Parmi les marchandises indéterminées,
Les matelots se mêler aux chauffeurs ;
Des corps polis comme des machines,
Mille objets de la Chine,
Les modes et les inventions ;
Puis, prêts à traverser la ville,
Dans la douceur des automobiles,
Les poètes et les boxeurs.
Ce soir, quelle est ma méprise
Qu'avec tant de tristesse
Tout me semble beau ?
L'argent qui est réel,
La paix, les vastes entreprises,
Les autobus et les tombeaux ;
Les champs, le sport, les maîtresses,
Jusqu'à la vie inimitable des hôtels.
Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ;
Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel,
Faune et flore :
Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux !
Que faire ?
Essayons du grand air,
Peut-être y pourrais-je quitter
Ma funeste pluralité !
Et tandis que la lune,
Par delà les marronniers,
Attelle ses lévriers,
Et, qu'ainsi qu'en un kaléidoscope,
Mes abstractions
Elaborent des variations
Des accords
De mon corps,
Que mes doigts collés
Au délice de mes clés
Absorbent de fraîches syncopes,
Sous les motions immortelles
Vibrent mes bretelles ;
Et, piéton idéal
Du Palais-Royal,
Je m'enivre avec candeur
Même des mauvaises odeurs.
Plein d'un mélange
D'éléphant et d'ange,
Mon lecteur, je balade sous la lune
Ta future infortune,
Armée de tant d'algèbre,
Que sans désirs sensuels,
J'entrevois, fumoir du baiser,
Con, pipe, eau, Afrique et repos funèbre,
Derrière les stores apaisés,
Le calme des bordels.
Du baume, ô ma raison !
Tout Paris est atroce et je hais ma maison.
Déjà les cafés sont noirs.
Il ne reste, ô mes hystéries !
Que les claires écuries
Des urinoirs.
Je ne puis plus rester dehors.
Voici ton lit ; sois bête et dors.
Mais, dernier des locataires,
Qui se gratte tristement les pieds,
Et, bien que tombant à moitié,
Si j'entendais sur la terre
Retentir les locomotives,
Que mes âmes pourtant redeviendraient attentives !


15/09/2006

15/09/06 - 18:42

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Philippe Soupault (1897/1990)



Une fois n'est pas coutume


J'ai peur pour vous j'ai peur pour moi
Il ne faut jamais rire en vain
votre coeur est vide comme vos mains
et j'ai peur pour vous autant que vous êtes
Les riches les pauvres les drôles les malins
quand viendra le sommeil et les rêves
les cauchemars et les insomnies la nuit
tout ce que vous croyez pouvoir oublier
tout ce qui se tait tout ce qui recule
pour mieux crier pour mieux sauter
J'ai peur pour vous autant que vous êtes
ceux qui ricanent et ceux qui crânent
ceux qui font les drôles et les malins
Tous la poitrine gonflée et les mains vides
et le coeur vide comme les mains
quand l'aube sans pitié se lèvera
et que vous verrez qu'il est temps de vivre
une nouvelle journée une nouvelle nuit
qu'il faut vivre quelques années encore
mais pas davantage pas davantage
J'ai peur pour vous j'ai peur pour moi



13/09/2006

13/09/06 - 18:51

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Oscar Vladislas de Lubicz Milosz (1877/1939)




- Et surtout que Demain n'apprenne pas où je suis...
Les bois, les bois sont pleins de baies noires...
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l'écho, l'écho de juin vient boire.

Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accomplis...
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.

Et que les ronces se referment derrière nous,
Car j'ai peur, car j'ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l'ombre, et l'ombre est pâle d'amour.

Et ne dis pas à l'eau de la forêt qui je suis ;
Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l'étang qui dort.

Et ne raconte rien au vent des cimetières.
Il pourrait m'ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l'été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre...



02/09/2006

02/09/06 - 18:22

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : Michel Bulteau (1949)




Les faubourgs de Sana'a ont l'air indifférent au voyageur fatigué,
les magasins parlent de leurs fruits,
les terrains vagues tournent autour du fantôme de l'imam.
Endors mon âme montagne chasseresse,
ne me laisse pas devenir saint,
te retrouver Sana'a alors que trois feux clignotent à l'arrière d'un camion,
Sana'a tu me fais tes signes dans tes horizons et en eux-mêmes,
rayonne ma peau, rayonne, mon esprit tu le sais a pris forme,
dans la panne de courant de la veille ville, j'attends,
les heurtoirs ont leurs idées sur les périodes calmes,
Sana'a tu n'es plus seule à l'abri de tes murailles de terre,
avec tes bouteilles de soda vides, tes verres de thé dans les mains pauvres.
La ville empile ses heures de qât,
les colliers de perles vivent dans les balances,
à l'entrée de Bab El Qasr j'entends rugir les lions antéislamiques,
et toi, huppe, apporte de bonnes nouvelles, frappe aux fenêtres
des quatorze mille maisons célestes de Sana'a.

Sana'a 17/18 novembre 1994.

01/09/2006

01/09/06 - 16:47

et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !

Aujourd'hui : André Gide (1869/1951)



RONDE POUR ADORER CE QUE J'AI BRULE


Il y a des livres qu'on lit, assis sur une petite planchette
Devant un pupitre d'écolier.

Il y a des livres qu'on lit en marche
(Et c'est aussi à cause de leur format)
Tels sont pour les forêts, tels pour d'autres campagnes,
Et
nobiscum rusticantur, dit Cicéron.
Il y en a que je lus en diligence ;
D'autres couché au fond des greniers à foin.
Il y en a pour faire croire qu'on a une âme ;
D'autres pour la désespérer.
Il y en a où l'on prouve l'existence de Dieu ;
D'autres où l'on ne peut pas y arriver.
Il y en a que ne saurait admettre
Que dans les bibliothèques privées.
Il y en a qui ont reçu les éloges
De beaucoup de critiques autorisés.

Il y en a où il n'est question que d'apiculture
Et que certains trouvent un peu spéciaux ;
D'autres où il est tellement question de la nature,
Qu'après ce n'est plus la peine de se promener.

Il y en a que méprisent les sages hommes
Mais qui excitent les petits enfants.

Il y en a qu'on appelle des anthologies
Et où l'on a mis tout ce qu'on dit de mieux sur n'importe quoi.
Il y en a qui voudraient vous faire aimer le vie ;
D'autres après lesquels l'auteur s'est suicidé.
Il y en a qui sèment la haine
Et qui récoltent ce qu'ils ont semé.
Il y en a qui, lorsqu'on les lit, semblent luire,
Chargés d'extase, délicieux d'humilité.
Il y en a que l'on chérit comme des frères
Plus purs et qui ont vécus mieux que nous.
Il y en a dans d'extraordinaires écritures
Et qu'on ne comprend pas, même quand on les a beaucoup étudiées.

Nathanaël, quand aurons-nous brûlé tous les livres !

Il y en a qui ne valent pas quatre sous,
D'autres qui valent des prix considérables.
Il y en a qui parlent de rois et de reines,
Et d'autres de très pauvres gens.

Il y en a dont les paroles sont plus douces
Que le bruit des feuilles à midi.
C'est un livre que mangea Jean à Patmos,
Comme un rat ; mais moi j'aime mieux les framboises.
Ca lui a rempli d'amertume les entrailles
Et après il a eu beaucoup de visions.


Nathanaël ! quand aurons-nous brûlé tous les livres !