28/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Jean-Christophe Bailly (1949)
Yves Tanguy
Le rire a traversé la pierre d'un désert sans limites
Toute la peinture est devenue métaphysique
Dans l'écran-nuit
Dans l'écran-jour
La fuite en avant tombait du ciel
Et j'ai vu
l'ombre grandir
s'allonger sur ma main sous mes yeux
et ma main et mes yeux
n'étaient que les angles d'un espace où je me perdais
où « je » n'existait plus que comme souvenir
souvenir vague d'une trace qui avait été
quelque part dans une forêt au sol sablonneux
Les cristaux de ce rire
Ma disparition
Hors de moi
Et de nous avançaient
Un par un et double par double
En cohortes serrées d'empreintes
Et la vie se détachait en creux
Perturbée par des fragments de délire social
Des téléphones parmi des oursins et un buffet sur le sable
Les tiroirs pleins de perles comme dans un conte
Tout disait tout dit
L'espace est courbe
Vous affrontez vos rêves chaque nuit à l'intérieur de parois glissantes
Le peintre traversait le nuit en plein jour
Avec l'innocence de celui qui trouve des gants et les rapporte à celles qui les perdent, intentionnellement ou pas
Et maintenant tout est changé
Dans l'écran méta je vois
Le pluie tombe
Dans l'écran méta je vois
Les cailloux se rassemblent
Dans l'écran méta je vois
Le fil de nuit tremble
Dans l'écran méta je vois
L'oscillation de l'espace
Et l'éclatement
L'instant de cet éclat
Où la pluie rassemble ses hordes
Une pluie fine sur la banlieue
Il neige sur New-York
1950
Les transparents surgissent avec des pompes
Ils aspirent
Blancs
Ils règnent
Blancs
Sur une durée qui expire
Avec une portée de petits singes mentaux
Il neige dans le tableau
Du sable bleu et métallique où les pas n'enfoncent pas
Où l'on flotte
Iodé hors de soi
Et sur cette route qui fuit entre les arbres
Les panneaux indicateurs sont des index
Des flèches qui te prennent pour cible
Et qui te manque de peu
Et sous cette forêt grise où la pluie tranche la question
Le sol est meuble
Le sol est meublé d'alvéoles où tu n'as pas de prise
Et le gris perle éclate et détend tout
Et les possibles forment un réseau un réseau-piège pour l'attente
Où toute épopée devient caduque
Outremer la vie bat encore un peu
Dans les forêts qui bougent lentement
Dans les yeux qui se rencontrent et se fuient
Dans un ascenseur par exemple boulevard Brune
La vie à peu près folle
le matin
le matin un peu
plus lent
un peu
plus
coupant
La lame qui passe devant mes yeux
Je cille
Renvoyé au coeur creux des questions
Arbitre d'un règlement de comptes entre l'espace et le temps où les balles traçantes de la rêverie marquent les points sur un compteur à bulles
Au loin sur un chemin poudreux
Je vois des mots avec des sacs
Des sacs de sens qui se secouent
Et qui se ruent vers l'immobile
Où commencent toujours un mouvement
Un mouvement qui prend l'intérieur de la vue par derrière
qui fait battre toutes les portes à l'intérieur de l'esprit
qui défait le patient travail des milliers de serruriers mentaux
et qui frappe à coups appuyés sur le coeur
Et le sang opale envahit tout
Et le battement annule le temps
La barrière où l'on s'appuyait encore il y a si peu cède sous le poids de l'ombre
L'ombre qui gagne
Je l'ai dit
L'ombre bleue qui ferme la bouche
Et t'enveloppe dans une forme où la peur se défait
Toutes les ficelles volent
Tu n'es plus pris tu es libre
Libre d'un mouvement sans emploi
Et tu t'allonges à l'intérieur de toi-même sans pourvoir trouver le repos
Le repos n'est pas le but
Ni la fatigue
L'expérience a des sursauts gais dans sa passion
Le feu froid qui brûle ne console de rien
Il brûle et creuse au centre de toi-même un puits où tu peux trouver de l'eau
L'eau inouïe
d'une source qui coule sans faire de bruit
Non,
Sur ces landes
Où l'eau est la rigueur du vent
Le vent ne souffle même plus
La tempête a dilaté l'espace
Et la question se plie en silence sur sa nuit
Dans l'attente blanche d'un silence nettoyé chaque matin
25/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Charles d'Orléans (1394/1465)
Ballade
En la forêt d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'advint qu'à part moi cheminais,
Si rencontrai l'Amoureuse Déesse
Qui m'appela, demandant où j'allais.
Je répondis que, par Fortune, étais
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'à bon droit appeler me pouvait
L'homme égaré qui ne sait où il va.
En souriant, par sa très grande humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savais
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t'aiderais ;
Car, jà piéça, je mis ton coeur en voie
De tout plaisir, ne sais qui l'en ôta ;
Or me déplaît qu'à présent je te voie
L'homme égaré qui ne sait où il va. »
- Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous dirais ?
C'est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m'a tollu celui ;o) que tant aimais,
En qui était tout l'espoir que j'avais,
Qui me guidait, si bien m'accompagna
En son vivant, que point ne me trouvais
L'homme égaré qui ne sait où il va.
« Aveugle suis, ne sais où aller dois ;
De mon bâton, afin que ne fourvoie,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C'est grand pitié qu'il convient que soie
L'homme égaré qui ne sait où il va ! »
24/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Bleu Ispahan (19??)
A minuit, au coeur de Paris,
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A minuit, au coeur de Paris,
L'hiver n'est pas complètement parti
De temps en temps, il lave les poussières
L'asphalte redevient brillant
Pour les beaux yeux de la lune
Comme c'est bien de sortir la nuit
Cette route qui porte si bien le gris foncé
Me paraît parfois escarpée
Quand ton absence m'oblige à regarder
A droite et à gauche.
Avec toi, je n'ai peur de rien
Je peux même marcher à reculons
A minuit, au coeur de Paris,
Je suis en train de suivre la folie
Par des mouvements joyeux
Mon corps part dans tout les sens
Et je te vois partout
Pardonnes-moi tant de passion
A force d'en rire,
Nos coeurs vont lâcher ?
Tant pis si la fin est aussi heureuse
Je Marchais comme le vent ivre
Tu me suivais comme un papillon de nuit
Nous courons les rues
Les murs sans fin fuient devant nous
Pourtant, nous n'avons nulle intention de nous exiler
Ni nos esprits n'ont pensé à cavaler
En échangeant les regards
Nous sommes déjà loin des autres
A minuit, au coeur de Paris,
Tu brisais le silence avec tes pas
Qui emportaient le chant des grillons
Les deux se mélangeaient comme se mélangent
Les battements du coeur
Avec le froissement des habits
Ça fait un bruit adorable comme lorsque
Je te serre contre moi
Des boutiques morcèlent le paysage parisien
Que l'homme a transformé en labyrinthe
Je n'ai pas pris d'argent avec moi en sortant
Car en ta compagnie,
Je me voyais partir pour l'éden
J'ai cependant de grandes poches à vider
Les mauvais souvenirs de l'année passée
Après ça, nous chercherons une fontaine
J'aurais besoin de laver mes mains
Nous jouerons aussi un peu avec cette eau
Qui sort des sirènes aux reins cambrés
Qui jaillit des lèvres des amours.
19/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui pour hier (et demain !): André Breton (1896/1966)
Ode à Charles Fourier
(Extrait)
En ce temps là je ne te connaissais que de vue
Je ne sais même plus comment tu es habillé
Dans le genre neutre sans doute on ne fait pas mieux
Mais on ne saurait trop complimenter les édiles
De t'avoir fait surgir à la proue des boulevards extérieurs
C'est ta place aux heures de fort tangage
Quand la ville se soulève
Et que de proche en proche la fureur de la mer gagne ces coteaux tout spirituels
Dont la dernière treille porte les étoiles
Ou plus souvent quand s'organise la grande battue nocturne du désir
Dans une forêt dont tous les oiseaux sont de flammes
Et aussi chaque fois qu'une pire rafale découvre à la carène
Une plaie éblouissante qui est la criée aux sirènes
Je ne pensais pas que tu étais à ton poste
Et voilà que ce matin de 1937
Tiens il y avait autour de cent ans que tu étais mort
En passant j'ai aperçu un très frais bouquet de violettes à tes pieds
Il est rare qu'on fleurisse les statues à Paris
Je ne parle pas des chienneries destinées à mouvoir le troupeau
Et la main qui s'est perdue vers toi d'un long sillage égare ma mémoire
Ce dut être une fine main gantée de femme
On aimait s'en abriter pour regarder au loin
Sans trop y prendre garde aux jours qui suivirent j'observais que le bouquet était renouvelé
La rosée et lui ne faisait qu'un
Et toi rien ne t'eut fait détourner les yeux des boues diamantifères de la place Clichy
Fourier es-tu toujours là
Comme au temps où tu t'entêtais dans tes plis de bronze à faire dévier le train des baraques foraines
Depuis qu'elles ont disparu c'est toi qui es incandescent
Toi qui ne parlais que de lier vois tout s'est délié
Et sens dessus dessous on a redescendu la côte
Les lèvres entrouvertes des enfants boudant le sein des mères dénudées
Et ces nacres d'épaules et ces fesses gardant leur duvet
S'amalgament en un seul bloc compact d'écume de mer
Que saute un filet de sang
Sur un autre plan
Car les images les plus vives sont les plus fugaces
La manche du temps hume le muscade
Et fait jaillir la manchette aveuglante de la vie
Sur un autre plan
D'aucuns se prennent à choyer dans les éboulis au bord des mares
Des espèces qui paraissaient en voie de s'encroûter définitivement
Mais qui les circonstances aidant ne semblent pas incapables d'une nouvelle reptation
Et passent volontiers pour nourrir leur vermine
On répugne à trancher dans les oeufs sans coque
Leur frai immémorial glisse sur la peur
Tu les as connues aussi bien que moi
Mais tu ne peux savoir comme elles sont sorties lissées et goulues de l'hivernage
......................................................................................
17/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Pierre Reverdy (1889/1960)
En ce temps là le charbon
était devenu aussi précieux
et rare que des pépites d'or
et j'écrivais dans un grenier
où la neige, en tombant par
les fentes du toit, devenait
bleue.
15/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Louis Aragon (1897/1982)
Pour demain
Vous que le printemps opéra
Miracles ponctuez ma stance
Mon esprit épris du départ
dans un rayon soudain se perd
perpétué par la cadence
La Seine au premier soleil d'avril danse
comme Cécile au premier bal
ou plutôt roule des pépites
vers les ponts de pierre ou les cribles
Charme sûr La ville est le val
Les quais gais comme un carnaval
vont au devant de la lumière
Elle ____ visite les palais
surgis selon ses jeux ou lois
Moi je l'honore à ma manière
La seule école buissonnière
et non Silène m'enseigna
cette ivresse couleur de lèvres
et les roses du jour aux vitres
comme les filles d'Opéra
12/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Ghérasim Luca (1913/1994)
A gorge dénouée
Accouplé à la peur
comme Dieu à l'odieux
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre la tête et le corps
comme le crime
entre le cri et la rime
Accouplé à la peur
comme le cri au crime
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre ma tête et son corps
comme l'égorgeur à la gorge
Accouplé à la peur
comme la boue à la bouche
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre sa tête et mon corps
comme la terreur à l'erreur
Accouplé à la peur
comme le sacré au massacre
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre sa tête et son corps
comme le corbeau
entre le cor et le beau
Accouplé à la peur
comme les larmes
entre mon initiale et ses armes
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre ma tête et mon corps
comme la vie dans le vide
Accouplé à la peur
entre la vie et le vide
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre la tête et le corps
éclate de mou rire
11/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Henri Michaux (1899/1984)
Le livre des réclamations
Qu'est-ce que vous m'offrez ?
Qu'est-ce que vous me donnez ?
Qui me paiera du froid de l'existence ?
Au poisson on donne l'hameçon.
Et à moi ? Qu'est-ce que vous me donnez pour ma soif ?
Qu'est-ce que vous me préparez ?
La nausée dit au vomissement : « Viens. »
Mais le vomissement,
Comme la fortune qui se fait attendre...
Mais le moment,
Comme une époque qui va son lent chemin...
Mais de qui parle-t-on ici ?
Oh rage, rage sans objet.
Oh non, on ne rit pas dans la toile de l'araignée.
Les enfants que j'eus ne ressemblaient pas à leur père.
Leur père n'aurait jamais pu les suivre.
Et pourtant les loups se firent manger.
Les autres étaient des biches.
Les biches avec la compétence des herbivores
Entretinrent leur vie paisiblement.
« Non ! » dit la balle au chasseur.
J'en ai assez de vivre en carabine.
Alors le chasseur la libère.
Et joyeuse, elle s'en va tuer quelqu'un au loin.
Les désastres s'appellent les uns les autres.
Et se racolent.
« Il y a du mal à faire ici. »
Alors ils s'en viennent.
Chacun avec sa tête, même la guerre, même la mort
Et même la surdité qui n'entend rien,
Entend l'appel et vient occuper son siège.
Avez-vous vu un tigre sourd ?
Spectacle fameux,
L'air planant, embarrassé quoique calme,
Il avance à travers la jungle.
D'où les gazelles s'éloignent en pouffant.
Tant qu'on demande aux griffes et aux crocs,
On ne peut pas leur demander d'entendre.
Fouettez mademoiselle, voulez-vous.
« - Mais chéri... »
Mais déjà les domestiques, la flamme dans l'oeil, la déshabillent.
« - Allons, du calme, ma jolie, ne vous étranglez pas. »
Bonheur, bonheur !
L'un a besoin d'un oignon pour pleurer.
L'autre n'en a pas besoin.
Nous lui arrachâmes un sein, puis nous le regrettâmes.
Il n'en restait plus qu'un à arracher.
1933
10/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Léo Ferré (1916/1993)
A toi
La forêt qui s'élance au ciel comme une verge
Les serments naufragés qui errent sur la berge
Les oiseaux dénoncés que le chasseur flamberge
Les diamants constellés qui fuient les pâles couches
Tous les yeux de la rue qui crèvent sur ta bouche
Le pavé que tu foules et ma voix que tu touches
Les amants accolée muets comme la cire
Les culottes des femmes où le monde se mire
Les fauves repentis qui rendent des martyrs
Le ventre des pendus qui coule des potences
Les noces pathétiques où les larmes sont rances
Les émigrants qui n'ont jamais de pain d'avance
Les mains transfigurées qui règlent la tzigane
Baudelaire et Shakespeare au chevet des profanes
Les chevaux condamnés et leur dernière avoine
La voix pour commander à mille couturières
Un lit avec le Parthénon comme litière
Le catéchisme de la joie la vie entière
Des violons barrissant les complaintes futures
Des tonnes de crachat sur la Critiquature
Le vent du large et des bûchers pour les clôtures
Des langues pour parler aux Chinois faméliques
Des poumons pour souffler au ventre des phtisiques
Des javas pour brouiller les chants patriotiques
Le ruisseau qui jouit jusqu'au Havre sans trêve
Le malheureux le chien qui meurt l'homme qui crève
Le sang des femmes qui sont mortes sans un rêve
Les cheveux élagués qui cherchent des caresses
Le remords amical du prêtre qui confesse
Les yeux des tout-petits riboulant de tendresse
L'orgue de la nature au souffle de violettes
Les rendez-vous mystérieux sous la voilette
Le numéro que tu voulais à la roulette
Les portes de secours battant sur les étoiles
Les Vendredis des Robinsons des capitales
La boussole des veuves aveugles sous leur voile
Le vain espoir des mitraillés sous la mitraille
La poitrine qui bat sous les pâles médailles
Les jésus désertant le fruit de tes entrailles
Les dentelles flottant au nez de la misère
Le loup blessé à mort qu'on regarde se taire
Le chant du coq et le silence de saint Pierre
Les coeurs déchiquetés qui parlent aux fantômes
Les gens de bien qui ont désintégré l'atome
Le Capital qui joue aux dés Notre Royaume
ET PUIS la majuscule ennui qui nous sclérose
Mon pauvre amour car nous pensons les mêmes choses
En attendant que l'Ange nous métamorphose...
09/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Antonin Artaud (1896/1948)
La recherche de la fécalité
(Extraits)
Là où ça sent la merde
ça sent l'être.
L'homme aurait très bien pu ne pas chier,
ne pas ouvrir la poche anale,
mais il a choisi de chier
comme il aurait choisi de vivre
au lieu de consentir à vivre mort.
C'est que pour ne pas faire caca,
il lui aurait fallu consentir
à ne pas être,
mais il n'a pas pu se résoudre à perdre
l'être,
c'est à dire à mourir vivant.
Il y a dans l'être
quelque chose de particulièrement tentant pour l'homme
et ce quelque chose est justement
LE CACA.
(Ici rugissements.)
(...)
Dieu est-il un être ?
S'il en est un c'est de la merde.
S'il n'en est pas un
il n'est pas.
Or il n'est pas,
mais comme le vide qui avance avec toutes ses formes
dont la représentation la plus parfaite
est la marche d'un groupe incalculable de morpions.
« Vous êtes fou, Monsieur Artaud, et la messe ? »
Je renie le baptême et la messe.
Il n'y a pas d'acte humain
qui, sur le plan érotique interne,
soit plus pernicieux que la descente
du soi-disant Jésus-Christ
sur les autels.
On ne me croira pas
et je vois d'ici les haussements d'épaules du public
mais le nommé Christ n'est autre que celui
qui en face du morpion dieu
a consenti à vivre sans corps,
alors qu'une armée d'hommes
descendue d'une croix,
où dieu croyait l'avoir depuis longtemps clouée,
s'est révoltée,
et, bardée de fer,
de sang,
de feu et d'ossements,
avance, invectivant l'Invisible
afin d'y finir le JUGEMENT DE DIEU.
08/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Stéphane Mallarmé (1842/1898)
Salut.
Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la coupe;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l'envers.
Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l'avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d'hivers;
Une ivresse belle m'engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut
Solitude, récif, étoile
À n'importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.
07/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Benjamin Péret (1899/1959)
L'avenir est aux audacieux
Sous les pas de l'horizon
se creuse le puits d'amour
qu'on appelle vesce de moine
O puits qui rend visible les étoiles à midi
et le soleil dans les cheveux des saisons
j'attends le jour simple comme un fruit
où légère une certaine Arcadie
descendant le long de l'horizon
offrira aux enfants de l'éclipse mortelle
son corps vierge et nu
marqué entre les seins d'un signe égalitaire
06/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Marie Noël (1883/1967)
Chanson
Quand il est entré dans mon logis clos,
J'ourlais un drap lourd près de la fenêtre,
L'hiver dans les doigts, l'ombre sur le dos...
Sais-je depuis quand j'étais là sans être ?
Et je cousais, je cousais, je cousais...
- Mon coeur, qu'est-ce que tu faisais ?
Il m'a demandé des outils à nous.
Mes pieds ont couru, si vifs dans la salle,
Qu'ils semblaient - si gais, si légers, si doux, -
Deux petits oiseaux caressant la dalle.
De-ci, de-là, j'allais, j'allais...
- Mon coeur, qu'est-ce que tu voulais ?
Il m'a demandé du beurre, du pain,
- Ma main en l'ouvrant caressait la huche -
Du cidre nouveau, j'allais, et ma main
Caressait les bols, la table, la cruche.
Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais...
- Mon coeur, qu'est-ce que tu cherchais ?
Il m'a fait sur tout trente-six pourquois.
J'ai parlé de tout, des poules, des chèvres,
Du froid et du chaud, des gens, et ma voix
En sortant de moi caressait mes lèvres...
Et je causais, je causais, je causais...
- Mon coeur, qu'est-ce que tu disais ?
Quand il est parti, pour finir l'ourlet
Que j'avais laissé, je me suis assise...
L'aiguille chantait, l'aiguille volait,
Mes doigts caressaient notre toile bise...
Et je cousais, je cousais, je cousais...
- Mon coeur, qu'est-ce que tu faisais ?
05/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Philippe Soupault (1897/1990)
Dimanche
L'avion tisse les fils télégraphiques
et la source chante la même chanson
Au rendez-vous les cochers l'apéritif est orangé
mais les mécaniciens des locomotives ont les yeux blancs
la dame a perdu son sourire dans les bois
04/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Maurice Scève (1500 ?/1562)
L'ardent desir du hault bien desiré,
Qui aspiroit a celle fin heureuse,
A de l'ardeur si grand feu attiré,
Que le corps vif est jà poulsière Umbreuse :
Et de ma vie en ce poinct malheureuse
Pour vouloir toute a son lieu condescendre,
Et de mon estre, ainsi réduit en cendre
Ne m'est resté, que ces deux signes cy :
L'oeil larmoyant pour piteuse te rendre,
La bouche ouverte a demander mercy.
03/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Aimé Césaire (1913)
Cahier d’un retour au pays natal
(Extrait)
Au bout du petit matin...
Va-t'en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t'en je déteste les larbins de l'ordre et les hannetons de l'espérance. Va-t'en, mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d'une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d'une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j'entendais monter de l'autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d'un sacré soleil vénérien.
Au bout du petit matin bourgeonnant d'anses les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d'alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées.
Au bout du petit matin, l'extrême, trompeuse désolée eschare sur la blessure des eaux ; les martyrs qui ne témoignent pas ; les fleurs du sang qui se fanent et s'éparpillent dans le vent inutile comme des cris de perroquets babillards ; une vieille vie menteusement souriante, ses lèvres ouvertes d'angoisses désaffectées ; une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement ; un vieux silence crevant de pustules tièdes, l'affreuse inanité de notre raison d'être.
Au bout du petit matin, sur cette plus fragile épaisseur de terre qui dépasse de façon humiliante son grandiose avenir - les volcans éclateront, l'eau nue emportera les taches mûres du soleil et il ne restera plus qu'un bouillonnement tiède picoré d'oiseaux marins - la plage des songes et l'insensé réveil.
Au bout du petit matin, cette ville plate - étalée, trébuchée de son bon sens, inerte, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante, indocile à son sort, muette, contrariée de toutes façons, incapable de croître selon le suc de cette terre, embarrassée, rognée, réduite, en rupture de faune et de flore.
Au bout du petit matin, cette ville plate - étalée...
02/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : François de Malherbe (1555/1628)
Sonnet
J'avais passé quinze ans les premiers de ma vie,
Sans avoir jamais su quel était cet effort,
Où le branle du c.. fait que l'âme s'endort,
Quand l'homme a dans un c.. son ardeur assouvie.
Ce n'était pas pourtant qu'une éternelle envie,
Ne me fit désirer une si douce mort.
Mais le v.. que j'avais n'était pas assez fort,
Pour rendre comme il faut une dame servie.
J'ai travaillé depuis et de jour et de nuit,
A regagner ma perte, et le temps qui s'enfuit,
Mais déjà l'Occident menace mes journées,
O Dieu je vous appelle, aidez à ma vertu,
Pour un acte si doux allongez mes années,
Ou me rendez le temps que je n'ai pas f..tu.
01/03/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Guillaume Apollinaire (1880/1918)
Rosemonde
À André Derain.
Longtemps au pied du perron de
La maison où entra la dame
Que j'avais suivie pendant deux
Bonnes heures à Amsterdam
Mes doigts jetèrent des baisers
Mais le canal était désert
Le quai aussi et nul ne vit
Comment mes baisers retrouvèrent
Celle à qui j'ai donné ma vie
Un jour pendant plus de deux heures
Je la surnommai Rosemonde
Voulant pouvoir me rappeler
Sa bouche fleurie en Hollande
Puis lentement je m'en allai
Pour quêter la Rose du Monde
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