31/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Alain Jouffroy (1928)
Les 365 exils du lac Corrib
(Extrait)
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326 Jouffroy Alain Jean Marc né le Onze Neuf Vingt Huit
327 Effacement de tous les signes qu'il a laissés sur l'os
328 Rien n'est dit rien ne sera jamais dit par personne
329 La Fable de l'Histoire a enfanté trop de croyance en l'autre
330 Laissez laissez ces grimoires et tous ces reliquaires
331 Les fondateurs d'ordres et de monastères sont périmés
332 Comme je périrai moi-même à mes propres principes
333 Je m'en vais loin de mes mots trouver le vol d'oiseau
334 Je ne suis pas de ceux qui se résument par un livre
335 Orgueil-observatoire tu es un goéland
336 Que viennent les pirates danois les norvégiens
337 Piller la cache des théories et le sang des bavards
338 Jamais un auditoire ne suffira au génie d'un seul
339 Qu'on parte et qu'on incendie les portes derrière soi
340 Les solitudes parquées ne font que crever par la racine
341 Et que l'on découvre par hasard de plus grandes Irlandes
342 C'est à la traîne des défaites que surgit le plein jour
343 La relève des ruines ne ravive pas l'or de la nuit
344 Encore que cette loi soit plus bête qu'une truie
345 Ou la vengeance éclate quand le vainqueur est mort
346 Ou la blessure fatiguée fait la paix avec les tueurs
347 Plus un homme jamais ne peut croire l'état envahisseur
348 Les ministères s'échangent comme procédés de tricheurs
349 Et l'église absout et bénit toute armée en place
350 Jamais une idéologie n'égalera le rossignol
351 Dont le chant imprévisible défie toutes les orgues
352 Peu importe d'ailleurs Je ne sais ce qu'écrirai plus loin
353 Les règles d'exception ne taillent aucun de mes costumes
354 Dans l'ordre de succession je suis fossé non comblé
355 Nul besoin d'approbation ne ligote ma langue
356 Et pourtant quelle erreur approuvée n'est une fête
357 La tapisserie de mon existence n'est pas tissée
358 Et je n'ai commencé qu'un seul « Acte de suprématie »
359 Je me libère de ces eaux où stagne la résurgence
360 Mais comment ? Par l'aération des veines
361 Je terrorise en moi la crainte de m'obéir
362 Et quand s'achève le Corrib entre les môles de Galway
363 La seule mouette qui plane ne porte aucun message
364 Il est temps de couper le fil de tous les discours
365 Un lac dessine pour toujours la fuite de ma pensée
Currarevagh House, 23-26 août 1973.
30/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Théodore Agrippa d'Aubigné (1552/1630)
Contre la présence réelle
N'est-ce point sans raison que ces champis désirent
Être sur les humains respectés en tous lieux,
Car ils sont demi-dieux, puisque leurs pères tirent
Leur louable excrément de substance des Dieux.
Et si vous adorez un ciboire pour être
Logis de votre Dieu, vous devez, sans mentir,
Adorer ou le ventre ou bien le cul d’un Prêtre,
Quand ce Dieu même y loge et est prêt d’en sortir.
Tout ce que tient le Prêtre en sa poche, en sa manche,
En sa braguette est saint et de plus je vous dis
Qu'en ayant déjeuné de son Dieu le dimanche,
Vous devez adorer son étron du lundi.
Trouvez-vous cette phrase et dure et messéante ?
Le prophète Esaïe en traitant de ce point
En usait, appelant vos Dieux Dieux de fiente,
Or digérez le tout et ne m’en laissez point.
29/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Arthur Rimbaud (1854/1891)
Les corbeaux
Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angelus se sont tus...
Sur la nature défleurie
Faites s'abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.
Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez- vous !
Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d'avant-hier,
Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.
28/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Robert Desnos (1900/1945)
Coucher avec elle
Pour le sommeil côte à côte
Pour les rêves parallèles
Pour la double respiration
Coucher avec elle
Pour l'ombre unique et surprenante
Pour la même chaleur
Pour la même solitude
Coucher avec elle
Pour l'aurore partagée
Pour le minuit identique
Pour les mêmes fantômes
Coucher avec elle
Pour l'amour absolu
Pour le vice pour le vice
Pour les baisers de toute espèces
27/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Charles Baudelaire (1821/1867)
Moesta et errabunda
Dis-moi, ton cœur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l'immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
- Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?
Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le cœur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,
L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
26/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Joyce Mansour (1928/1986)
Tu as fait de tes méfaits
Un oeuf, petite fille.
Tu dormais paisiblement dans l'ennui
Du tombeau
Et l'oeuf s'est mis à germer sur ton flanc.
Affolée, impuissante, tu appelais, tu pleurais
Sans résultat.
Alors moi ton mari toujours obligeant
J'ai envoyé ma main gantée pour cueillir l'oeuf gênant
Et en me réveillant après une nuit tranquille
J'ai mangé ton oeuf frit ma chérie
Au lit.
25/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Anjourd'hui : Isidore Ducasse (1846/1870) Comte de Lautréamont
Portrait présumé
Les chants de Maldoror
Chant III
Strophe 4
C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait à sa destinée: les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre inférieure pendait comme un câble somnifère; ses dents n'étaient pas lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l'avaient abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible comme l'écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines: dans sa chute, sa figure avait frappé contre un poteau... Il était soûl! Horriblement soûl! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang! Il remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici; si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur... se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l'orgie! Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit: « Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course: travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j'appelle le kakatoès, au bec crochu. » Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent: « Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre? Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux? Mais, ni la taupe, ni le casoar, ni le flamant ne t'imiteront, je te
le jure. » L'âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur la tempe, et dit: « Ça, pour toi. Que t'avais-je fait pour me donner des oreilles si longues ? Il n'y a pas jusqu'au grillon qui ne me méprise. » Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur son front, et dit: « Ça, pour toi. Si tu ne m'avais fait l'oeil si gros, et que je t'eusse aperçu dans l'état où je te vois, j'aurais chastement caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul ne te vît. » Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit: « Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n'êtes que des lâches, puisque vous l'avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées. » L'homme, qui passait, s'arrêta devant le Créateur méconnu; et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste ! Malheur à l'homme, à cause de cette injure; car, il n'a pas respecté l'ennemi, étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin; sans défense, et presque inanimé!... Alors, le Dieu souverain, réveillé, enfin, par toutes ces insultes mesquines, se releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire; et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait. O humains, vous êtes les enfants terribles; mais, je vous en supplie, épargnons cette grande existence, qui n'a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise, comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant qui passe; il a vu que le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait l'aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore la miséricorde. Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement de tête. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les rênes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte quelquefois à la tête, quand on s'applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins!
24/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : François Villon. (1431?/1463?)
L'épitaphe Villon (Ballade des pendus)
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
23/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Alfred Jarry. (1873/1907)
Le bain du roi
Rampant d'argent sur champ de sinople, dragon
Fluide, au soleil la Vistule se boursoufle.
Or le roi de Pologne, ancien roi d'Aragon,
Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.
Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.
Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;
Pour chacun de ses pas son orteil patagon
Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.
Et couvert de son ventre ainsi que d'un écu
Il va. La redondance illustre de son cul
Affirme insuffisant le caleçon vulgaire
Où sont portraicturés en or, au naturel,
Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre
Sur son cheval, et par devant, la Tour Eiffel.
22/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : René Char. (1907/1988)
Le loriot
3 septembre 1939
Le loriot entra dans la capitale de l'aube.
L'épée de son chant ferma le lit triste.
Tout à jamais prit fin.
21/01/2006et s'il fallait n'en retenir qu'un seul !Aujourd'hui : Victor Hugo. (1802/1885)
Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore.
Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore
Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front ;
Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront,
Portait le turban rouge où le rubis éclate,
Et traversait la ville habillé d'écarlate.
Je le revis dix ans après vêtu de noir.
Et je lui dis : « Ô toi qu'on venait jadis voir
Comme un homme de pourpre errer devant nos portes,
Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes
Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint ?
- C'est, me répondit-il, que je me suis éteint. »
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